Avec You can call me Nana, Will Harris rend un hommage poignant à sa grand-mère que la démence engloutit peu à peu. Dans un livre publié aux éditions Overlapse, le photographe navigue entre les rives du souvenir et de la fiction. Récit d’une relation en mutation.

Que restera-t-il des albums de famille ? Les vrais, les palpables, les odorants, ceux jaunis par le passage du temps ? Nous le savons, ces garants des histoires filiales tendent à disparaître noyés dans l’indifférence des giga-octets. Pourtant, au fil des générations, ils nous disent par force d’anecdotes visuelles ce qu’aucun algorithme ne peut reproduire si justement. Une sélection est une suite de choix. Le choix de l’instant à immortaliser, celui de l’image conservée, celui de la chronologie. C’est aussi le moyen de se souvenir des autres tels qu’ils furent, tels que nous les avons connus.

C’est en composant un album d’images collectées, modifiées ou capturées par Will Harris qu’il a tenté de raconter sa grand-mère pour mieux la retrouver. À travers un récit personnel, le photographe américain originaire de Philadelphie touche à l’universel. You can call me Nana retrace la vie d’Evelyn Beckett et l’évolution de la relation que son petit-fils entretient avec elle. Partant de ses années adolescentes, Will Harris navigue entre la réalité des photographies vernaculaires et la fiction des souvenirs confus de celle qu’il appelle sa « Nana ». Car voilà, Evelyn Beckett est âgée et souffre d’une démence dégénérative dans laquelle s’ensevelit sa mémoire.

Le paysage de sa vie

Inspirée librement par La Disparition de Joseph Plummer d’Amini Willet, cette série, débutée dans le cadre de ses études d’art, questionne le statut de l’image. « Ce que j’aime dans la photographie, outre son aspect démocratique, c’est sa capacité à être très factuelle tout en ayant une relation tendue avec la vérité », explique Will Harris. Lorsque ce crédit documentaire entre en collision avec les fragments subjectifs de la perception, une mythologie nouvelle prend forme. Les troubles qui envahissent Evelyn Beckett n’en sont qu’un accélérateur. Ainsi, les êtres et les situations intériorisés viennent à se transformer. La confusion de ces entrelacs tisse un roman familial déconcertant.

You can call me Nana témoigne de la façon dont la maladie de la grand-mère de l’auteur a érodé le paysage de sa vie. Au fur et à mesure que les symptômes d’Evelyn progressaient, les faits et les fictions se mélangeaient jusqu’à recréer sa propre réalité. « Dans sa démence, Nana imaginait une école dans le champ pourtant désert qui environnait sa maison. Elle pensait aussi que ses parents y travaillaient, mais il n’en était rien. Nous avons joué le jeu, nous ne voulions pas la contrarier », confie Will Harris. Par bribes, le photographe a donc souhaité reconstruire ces territoires évanouis dans les affres de la maladie. Car pour lui, sa grand-mère était à la fois perdue et en pleine renaissance.

Un écho des sentiments

Mais le livre que dédie Will Harris à sa Nana nous dit plus que le simple constat de la vieillesse qui gagne cette grand-mère aimante. You can call me Nana essaye de montrer l’indicible. L’ouvrage propose une vision singulière d’une altérité contrariée. Les rôles auxquels sont souvent assignés les membres d’une famille sont amenés à subir des distorsions que le photographe tente de figurer. Alors il se rattache à l’environnement visible. Les murs défraichis, les objets hors d’usage qu’il saisit sont les témoins d’un temps révolu.« Cette série est ma réintroduction dans un espace dont j’étais absent depuis longtemps, explique l’auteur. Cet espace, c’est celui de la maison d’Evelyn. Au final, ce travail ne concerne pas tant une personne que les souvenirs de mon enfance et ce lieu où elle a vécu près de 60 ans

En combinant ses images à des enregistrements retranscrits et des extraits de textes exhumés, Will Harris dessine également les contours de la transmission générationnelle. Au milieu de ce puzzle mémoriel, la personnalité d’Evelyn Beckett rayonne. Nous pouvons ressentir l’influence majeure qu’elle a eue sur son entourage. « Elle était gentille, attentionnée et altruiste, des vertus qu’elle m’a inculquées, se souvient Will Harris. C’est pourquoi, même quand sa démence a pris le dessus, j’ai voulu reconstruire cette relation, et ce, bien qu’elle paraissait être quelqu’un d’autre. Moi j’étais devenu un ami pour elle, et sa fille, une gardienne. » En partant d’une expérience intime, You can call me Nana offre cette part d’essentiel qui saura parler à chacun par un étrange écho des sentiments.

You can call me Nana, Overlapse, 32 €, 92 p.

© Will Harris, courtesy Overlapse