La première monographie en français dédiée à Zanele Muholi vient de paraître aux éditions Delpire & Co. L’artiste sud-africaine y présente une centaine d’autoportraits réalisés ces dernières années. Un ensemble remarquable éclairé par une vingtaine de textes inédits de poètes et d’autrices, complété par un entretien dans lequel elle explique sa démarche. Un livre magnifique autant qu’indispensable.

« Somnyama est ma réponse aux innombrables exclusions racistes et politiques, déclare Zanele Muholi dans un entretien avec Renée Massai, conservatrice en chef au musée Autograph ABP à Londres. Nous sommes trop souvent insultés, singés, caricaturés par l’Autre privilégié. Nous nous retrouvons trop souvent dans des lieux qui ne nous permettent pas de nous épanouir. Nous sommes là, nous avons nos voix, nous avons nos vies. Nous ne pouvons pas compter sur les autres pour nous représenter d’une manière adéquate, et il n’est pas question de les autoriser à nier notre existence. Je produis donc ce document photographique pour inciter les membres de ma communauté à avoir le courage d’occuper des lieux – de créer sans avoir peur d’être vilipendés, d’assumer ces photos, ces récits visuels. »

Une œuvre forte et engagée

L’artiste sud-africaine née en 1972, qui se définit comme une « activiste visuelle », développe depuis plus d’une dizaine d’années une œuvre forte, engagée et singulière. Sa série d’autoportraits en noir et blanc est désormais au cœur de son travail, et c’est bien de ce corpus dont s’empare cette première monographie en français que publient aujourd’hui les éditions Delpire & Co. Un ouvrage soigné – grand format, impression en trois tons, plusieurs papiers – dans lequel, outre la qualité technique et l’abondance des portraits (96) qui balisent le parcours de l’artiste de 2012 à 2016, c’est la diversité et l’intérêt des textes qui éclairent cet ensemble qui est particulièrement remarquable.

Ces multiples approches, loin d’épuiser les significations d’une œuvre volontairement ouverte, bien que très affirmée, en démultiplient au contraire son rayonnement. Des poèmes aux analyses d’images qui nous révèlent les coulisses d’une prise de vue ou des expériences de la vie de l’artiste, c’est tout un monde qui s’ouvre à nous.

« Derrière le moindre voile noir, il y a une guerrière noire
Une guerrière puissante, même si on la croit fragile
Derrière chaque barreau d’une destinée maudite
Dans chaque prison de la haine
Elle vient d’un peuple empalé sur la haine de soi
Elle tient bon
S’abat comme de la grêle avec la violence d’un tonnerre fracassant,
Ne voyez-vous pas…
La majesté de son allure
La fierté avec laquelle elle arbore sa douleur, ses cicatrices »

Extrait de Guerrière méconnue, de Mapula Lehong

Mais jamais les textes n’épuisent les images, ou ne proposent de les réduire à de simples messages. Zanele Muholi s’en explique : « Je souhaite laisser au spectateur une liberté – la possibilité d’avoir en approchant chaque image, ce regard intime, ouvert – là où c’est moins douloureux. (…) Parfois il est inutile d’être trop littéral. Plusieurs niveaux d’interprétations sont possibles. »

Une expérience personnelle, sociopolitique, culturelle

On découvre ainsi, grâce à ces textes que « le moindre portrait de Somnyama fait référence à un cas particulier, à un personnage historique ou à une expérience – personnelle, sociopolitique, culturelle, précise l’artiste. Il s’adresse à quelqu’un, à un corps, dont on a gommé l’histoire. Quelqu’un qui lutte ou qui exprime de la joie. C’est la raison pour laquelle chaque photo porte un nom. Lorsque cela devient une voix collective, la personne qui croyait être seule à souffrir saura que ce n’est pas le cas. Parce que si nous ne tenons pas compte de la douleur et faisons comme si tout allait bien, nous ne nous rendons pas justice. »

Et d’une manière plus intime encore, c’est à ses proches, son frère ou sa mère, que certains autoportraits font écho. « Les portraits de Bester traitent de la maltraitance et du traumatisme que les employeurs font subir à beaucoup de leurs employées de maison. Ils rendent hommage à ma mère, Bester Muholi [1936-2009], qui en était une, nous révèle Zanele. C’était une belle femme zouloue qui n’a jamais figuré sur une couverture de magazine. J’ai pensé au nombre d’employées de maison dont on n’a jamais glorifié la beauté, dont on n’a jamais contextualisé l’histoire de leur vie. »

L’artiste sud-africaine, qui était à l’affiche de la dernière édition de Paris Photo en 2019, interroge également sa condition de femme noire LGBT+. Dans l’entretien qu’elle accorde à la fin de l’ouvrage – un texte incontournable pour prendre la mesure de cette œuvre déjà reconnue comme majeure par les historiens de la photo comme par le marché de l’art – Zanele Muholi délivre à travers ses images politiques et engagées une dimension profondément humaniste : « La série évoque la beauté et établit des rapports avec des incidents historiques, permettant à ceux qui doutent de se dire, chaque fois qu’ils monologuent ou qu’ils se regardent dans la glace : “Tu es estimable. Tu comptes. Personne n’a le droit de te démolir – à cause de ta nature, de ta race, de ton genre, de ta sexualité, de tout ce que tu es.” »

 

Somnyama Ngonyama – Salut à toi lionne noire !, Éditions Delpire & Co, 72 €, 212 pages.

 

 

 

 

© Zanele Muholi