Pour réaliser Shifters – un projet de livre de 750 pages – la photographe Marta Bogdańska s’est plongée dans de nombreuses archives, à la recherche d’informations sur des animaux-espions. Un travail historique d’envergure, dénonçant l’absurdité des conflits humains, et notre cruauté envers ceux que nous considérons pourtant comme nos compagnons. Entretien.

Fisheye : Qui es-tu ?

Marta Bogdańska : Je suis de nombreuses choses : une artiste visuelle, une photographe, une activiste. Je travaille à l’argentique. Je participer à des activités éducatives informelles. J’adore la dimension collaborative du travail artistique. Je suis aussi membre de la plateforme Futures Photography (une institution culturelle européenne encourageant les talents émergents, NDLR) et de l’Archive des Protestations Publiques. J’aime voyager, vivre ailleurs, apprendre à connaître des lieux. J’ai vécu en Libye lorsque j’étais enfant, puis au Liban, pendant plus de huit ans. Je suis restée encore plus longtemps à New York. Ces expériences sont très importantes pour moi – et pour mon travail.

Comment définirais-tu ton approche photographique ?

Je dirais qu’elle varie beaucoup – que je change beaucoup. Mon approche est assez vaste : je travaille avec plusieurs médiums, tels que le texte, la vidéo, le son, les archives, et par conséquent, la photographie fait souvent partie d’un projet global. Pourtant, je m’intéresse bel et bien au domaine visuel, et mon boîtier est toujours au centre de mes créations.

Quelles sont les origines de ton projet Shifters ?

Ce projet est né il y a quelques années. À l’époque, je collectais des histoires à propos d’animaux accusés d’avoir été des espions : des lézards nucléaires et des écureuils suspects arrêtés en Iran, des pigeons détenus en Inde, un dauphin stoppé dans les eaux libanaises, un cygne non identifié en Égypte… Si ces récits semblaient anecdotiques, j’ai vite découvert que rien n’est impossible dans la longue histoire d’utilisation d’animaux comme agents secrets par les humains.

à g. Le coq a une patte de Theodore Roosevelt, à d. Homme et chien avec un masque à gaz, source : Ullstein bild / Getty Images

D’où est venue l’idée du titre ?

Elle m’est venue très rapidement, et n’est jamais partie ! Plus j’y pensais, plus je trouvais que ce terme correspondait parfaitement au projet. Shifters vient du terme shape-shifters, utilisé notamment dans le cinéma pour définir les créatures capables de changer d’apparence. Quel mot pourrait mieux définir un espion ? Il s’agit d’un être plein de ressources. Et une question demeure : pour qui ces agents travaillent-ils ? Nous, humains, pensons que c’est pour nous. Mais je n’en serais pas si sûre. Le terme shifters souligne, d’une certaine manière, cette ambiguïté, la double-nature de cette situation – une situation que les animaux peuvent tourner à leurs avantages.

Tu t’intéressais déjà à l’espionnage avant de débuter ce travail. Pourquoi avoir finalement choisi de te concentrer sur les animaux ?

Oui, dans des travaux plus classiques, je m’intéressais déjà à l’espionnage. Après avoir découvert ces histoires d’animaux, je me suis plongée dans des archives. Je voulais enquêter sur ces animaux ayant travaillé avec les militaires, la police, et différents programmes d’espionnage. Les anecdotes que j’ai trouvées étaient souvent tournées en dérision par les médias occidentaux. Et c’est justement cela qui m’a intéressée : me moquer de ces faits divers tout en exposant l’immense historique d’idées étranges, absurdes et inutiles sur la façon d’utiliser les animaux– et la plupart d’entre elles ont été inventées et menées par des agences militaires en Occident !

Tu as effectué de nombreuses recherches pour réaliser ce livre. Certaines découvertes t’ont-elles marquée ?

Il faut savoir que j’ai également beaucoup lu durant cette période. L’un des ouvrages qui a le plus influencé mon travail a été Éric Baratay. Dans l’un de ces livres, Le Point de vue animal, une autre version de l’histoire, il écrit : « L’histoire, telle qu’elle est interprétée par les communautés humaines, est toujours racontée comme une aventure, qui implique exclusivement des humains. […] Pourtant, le côté animal de l’histoire est également épique, turbulent, plein de contrastes, souvent sanglant, parfois pacifique et parfois comique. Elle a été écrite avec de la chair et du sang, des sentiments et des émotions, de la peur, de la douleur, du plaisir, de la violence infligée et un sentiment de proximité. Elle touche directement les humains, à tel point qu’elle façonne de plus en plus l’histoire de l’humanité. Elle n’est donc en aucun cas anecdotique ou secondaire et mérite pleinement l’attention des historiens qui s’intéressent à l’histoire dans toute sa complexité et sa variété ».

Grâce à lui, j’ai eu l’idée de reconstruire les images pour raconter l’histoire du point de vue des animaux.

De quelle manière ?

Grâce aux archives. Je pense que les archives ne sont pas une entité fermée et scellée. Elles sont un organisme vivant et respirant. Les éléments qui les composent sont des blocs qui peuvent façonner de nombreuses structures. Elles renferment de nombreuses surprises et significations inattendues, si vous savez où chercher, et peuvent être réinterprétées et redéfinies. Dès qu’elles deviennent rigides et fermées, elles ne sont plus utiles et meurent. On ne peut épuiser le potentiel d’une archive. On peut toujours découvrir de nouvelles connaissances, de nouvelles idées, théories, et remodeler cette même archive, ou bien la faire dialoguer avec quelque chose d’autre, d’inédit.

Certaines archives t’ont-elles particulièrement aidée ?

Alors que je terminais la mise en page de mon livre, en septembre 2019, la nouvelle est tombée : la CIA avait rendu publiques des archives sur des programmes pour animaux qu’elle menait. C’était un véritable cadeau. Elle avait déclassifié les documents concernant des programmes secrets d’espionnages, des expériences faites sur les animaux, nommés Animal Partners, et développés entre les années 1950 et 1970. Si j’en avais déjà entendu parler, je n’avais jamais pu y avoir accès jusqu’alors. Certains des projets étaient horrifiants…

Lesquels t’ont le plus touchée ?

Il y avait, par exemple, Acoustic Kitty, un programme au cœur duquel des chats domestiques étaient entraînés à espionner l’URSS. Pour cela, il fallait implanter un microphone dans l’oreille du chat, ainsi qu’un émetteur radio dans son crâne et un fil dans sa fourrure – une opération chirurgicale d’une heure. Le chat devait pouvoir entendre et enregistrer les discussions à l’intérieur des institutions soviétiques. Le projet a coûté 20 millions de dollars et s’est terminé en 1967. Selon un mémorandum, il a été conclu qu’il était impossible de dresser des chats.

Un autre projet, MK ultra, était orienté vers les chiens. Les participants devaient essayer de construire un chien capable d’être contrôlé par télécommande. Ils voulaient pouvoir déclencher des stimulations électriques dans le cerveau de l’animal. Les chiens devaient donc subir une intervention chirurgicale pour se faire implanter un dispositif qui contrôlerait ensuite leurs fonctions motrices de base. Des documents indiquent que l’opération a été en partie réussie, mais les chiens n’ont jamais été utilisés dans des opérations réelles sur le terrain. Ils souffraient de blessures, entre autres.

Malgré la violence de certaines expériences, ton travail a conservé une dimension comique. Pourquoi ?

Bien sûr qu’il y a une dimension absurde dans ce livre, comment ne pourrait-elle pas exister ? Toutes ces histoires paraissent surréalistes. Je ne souhaitais pas effacer cet aspect comique, mais j’espère qu’en se plongeant dans l’ouvrage, les lecteurs réaliseront que ce sujet n’est absolument pas drôle ! Au contraire, il met en lumière notre relation problématique avec les animaux : nous les utilisons, nous nous considérons comme leurs maîtres. Nous faisons deux poids deux mesures : ils peuvent être nos compagnons, nos soldats, nos assistants, mais aussi de « simples animaux » qui peuvent être abandonnés.

Il s’agit d’une idéologie ancrée dans notre culture biblique, qui place l’humain au sommet de la hiérarchie. Nous n’arrivons toujours pas à nous sortir de cette philosophie percevant les animaux comme des machines sans âmes. Tout cela nous permet d’avoir à notre disposition des esclaves, de la main-d’œuvre gratuite, des corps sans défense sur lesquels expérimenter. Si ce paradigme a été remis en question par de nouvelles théories, tout cela reste relativement récent. Il nous faut changer notre attitude face aux autres êtres vivants. Nous avons encore un long chemin devant nous.

En quoi ce projet est-il différent du reste de tes séries ?

Shifters est composé de plusieurs éléments. Le livre, qui est un travail d’archive strict, une vidéo de 12 minutes pour laquelle j’ai énormément filmé. J’ai aussi « donné » ma caméra aux animaux pour qu’ils filment à leur tour et j’ai inclus certains extraits dans mon œuvre. Ce travail se démarque dans sa manière d’explorer les archives, et la quantité de recherches que j’ai effectuée.

Je souhaitais également incorporer une dimension éducative à ce travail. J’ai donc imaginé des workshops qui apportent une nouvelle profondeur à l’œuvre, ainsi qu’une dimension sonore.

Un dauphin entraîné à fouiller les fonds marins / Source : Getty Images

Peux-tu m’en dire plus sur cette dimension sonore ?

J’ai invité un groupe de participants à créer des morceaux spécifiques à certaines images. Ils ont alors sélectionné cinq d’entre elles et, avec l’aide du musicien Sebastian Mac, nous avons composé des sons remarquables. Ces derniers apportent une autre dimension aux archives, une profondeur émotionnelle, éducative.

Pour les créer, nous avons essayé de voir les images à l’aide du son, de mettre en lumière ce qui ne peut être visible au premier coup d’œil : la douleur, la souffrance, les états d’âme des animaux. Parfois, nous avons tendance à regarder des images avec des a priori, et l’ajout d’un autre médium les fait disparaître.

Un dernier mot ?

Shifters n’est que le début d’un travail dédié au combat pour les droits des animaux, à la justice pour le climat, et à la reconnaissance de tous les êtres vivants habitant sur cette planète. J’espère que nous serons bientôt capables d’aller au-delà de l’ère anthropocène, pour retrouver un respect, un équilibre, un sens de la responsabilité, et une envie de vivre ensemble, de manière égalitaire.

Enfin, j’espère également pouvoir réussir à publier ce livre, et le distribuer partout dans le monde !

à g. Une recrue chauve-souris, tenant un prototype de mini-bombe, source : United States Army Air Forces, à d. Formation des pigeons dans le cadre du Pigeon Project de B.F. Skinner, source : B.F. Skinner

Éléphant à la radio, source : Underwood & Underwood, domaine public / mediadrumworld.com

© Marta Bogdańska