À l’occasion des deux nouveaux zines sortis chez Revers Éditions, Fisheye s’arrête sur la série Rêves électroniques. Une immersion  dans les premières free parties et les grands teknivals, signée Wilfrid Estève.

Au début des années 1990, la France s’apprête à connaître une déferlante de BPM (battements par minute, ndlr) venue d’Angleterre, notamment grâce à une partie de la Spiral Tribe. À cette époque, la techno a envahi les clubs et les raves inondent les villes. En rupture avec la génération de ses parents, la jeunesse européenne est alors en train de créer de nouveaux codes et d’adopter de nouveaux modes de vie. Charriant avec elles une mauvaise réputation (c’est aussi l’arrivée massive de l’ecstasy), ces fêtes vont subir la répression policière. L’acharnement de l’État va pousser une frange obstinée de fêtards à la clandestinité. Certains rendez-vous s’organiseront dans des lieux urbains secrets, cachés, d’autres prendront le chemin de la campagne.

C’est ainsi que naissent les premières free parties et les premiers teknivals (festival de musique techno, ndlr). Avec eux, des travellers d’un genre nouveau parcourent l’Europe pour diffuser leur son. De nouveaux courants musicaux voient le jour. Cet univers est au cœur de la série Rêves électroniques réalisée par Wilfrid Estève et éditer aujourd’hui par Revers Éditions. Le sujet colle parfaitement aux ambitions de la maison d’édition qui souhaite proposer une vision atypique du territoire. Ce territoire, les teufeuses et les teufeurs se le sont appropriés à leur façon.

Lancement le Mardi 2 Juillet à 19h, au HL hub – 8 rue Barbès, Arles.

Zone autonome temporaire

Pour Wilfrid Estève, « un teknival évoque toujours un univers fantasmagorique, proche du chaos, dirigé par ses propres lois. Y réaliser un reportage n’est pas évident. (…) L’essence même de ces manifestations et la liberté qui anime ces zones de non-droit m’ont pousser à témoigner. » Pour décrire ces manifestations, on parle souvent de « zone autonome temporaire ». Cette utopie, conceptualisée par Hakim Bey dans son ouvrage TAZ, défend la création d’enclaves où la liberté s’exprime sans entrave. Pour que ces rassemblements aient lieu, il faut donc cultiver la discrétion. Comme l’explique le photographe : « les rassemblements se faisaient par le bouche-à-oreille dans des milieux d’initiés et les adeptes arrivaient sur sites sans téléphones mobile, sans tente, ni nourriture. À l’arrache. » De véritables parties de cache-cache s’organisaient avec les gendarmes. Une fois le lieu définitif trouvé, ces derniers avaient bien du mal à déloger les tribus qui se réunissaient souvent pendant plusieurs jours. Cette ambiance, cette passion, Wilfrid Estève l’a parfaitement documenté.

Aujourd’hui, la fête est finie. Au fil du temps, les compromis avec les pouvoirs publics se sont multipliés. Les parties sont devenues de moins en moins free et les raves souvent payantes. Mais il y a toujours de l’espoir dans les utopies, et quelques irréductibles perpétuent le mouvement. Et puisque « les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux » (Etienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire), une nouvelle génération est arrivée. Elle compte bien prendre en main sa liberté, et continuer de s’amuser. En attendant le retour de ces fraîches aurores, nous pouvons nous plonger dans cette chronique d’une époque pas si lointaine.

 

Rêves électroniques, Revers Éditions, 10€, 28 pages, 300 exemplaires numérotés. 

 

© Wilfrid Estève / Hans Lucas