Avec American Idyll, une série et un livre auto-édité, Todd R. Darling revient à Paterson, une agglomération du New Jersey au passé prestigieux. Le photographe américain dresse un portrait fidèle de cette ville à laquelle l’Amérique tourne le dos –un état des lieux sans concession.

Paterson, New Jersey. Cette ville de 150 000 âmes, voisine de New York, est au cœur du livre de Todd R. Darling, American Idyll. Dans cet ouvrage réalisé à la fin des années 2010, le photographe américain installé à Hong-kong, chronique le présent d’une commune au passé glorieux. Longtemps fleuron de l’industrie et de l’économie du Nouveau Monde, Paterson est aujourd’hui en proie à la pauvreté, la délinquance et la corruption. À travers ses clichés en noir et blanc, Todd R. Darling fait le portrait de la cité et de ses habitants, une série en forme d’état des lieux mêlant nostalgie, tristesse, et fierté. Un ensemble imaginé à plusieurs milliers de kilomètres de là, avec un désir sincère de retourner dans l’État qui l’a vu naître et sur les traces de son histoire glorieuse. Près de vingt ans après avoir quitté l’Amérique, il a recommencé à s’intéresser à son pays d’origine.

Depuis la Chine, il a parcouru la presse provenant de toutes les petites villes du comté de Passaic, toujours dans le New Jersey. C’est ici qu’il a grandi. Invariablement, son attention se tourne vers un endroit en particulier : Paterson. À cette période, entre août et octobre 2016, l’agglomération connaît les mois parmi les plus sanglants jamais enregistrés là-bas. Dans le journal local se déverse un flot incessant de fusillades et de crimes violents. Pour Todd R. Darling, il serait trop facile de résumer Paterson à ces seuls faits divers. « En regardant au-delà du spectre policier, de la tragédie immédiate et des photographies de scènes de meurtre, explique-t-il, je pouvais voir la ville elle-même. Un vestige vivant de notre passé industriel, construit sur une utopie capitaliste vieille de plusieurs décennies. C’était un endroit que je voulais appréhender par moi-même. Une « idylle américaine », mais une idylle est souvent de courte durée ».

Épicentre de mouvements ouvriers

Pourtant, à l’origine, Paterson a tout de ces métropoles bâties à partir du rêve américain. Créée de toute pièce en 1791 par Alexander Hamilton (un des pères fondateurs des États-Unis) sur les bases de la Society for Establishing Useful Manufactures (Société pour l’établissement de manufactures utiles), la ville prend le nom de William Paterson, gouverneur de l’État. Idéalement située pour le commerce, dotée d’un potentiel énergétique important pour l’époque grâce à ses chutes et cours d’eau, elle attire de nombreux investisseurs et travailleurs. Ses derniers, conscients de l’exploitation dont ils font l’objet, font de Paterson l’épicentre de mouvements ouvriers majeurs. Intéressés par une main-d’œuvre plus docile, des frais de roulement plus légers et surtout, des dividendes plus conséquents, les patrons des grandes entreprises vont tourner le dos à la cité. Commence ainsi le lent déclin de Paterson.

« Avec la perte des usines textiles et des commerces, analyse Todd R. Darling, les recettes fiscales se sont taries. Paterson s’est retrouvée sans les moyens nécessaires au maintien de ses infrastructures et sans pouvoir proposer une alternative à ses habitants. Une fois que les politiciens se sont accaparés ce qu’ils avaient à prendre, tout le comté de Passaic s’est retrouvé aux mains  des nantis et des démunis. Alors Paterson a acquis la réputation d’endroit dangereux ou seuls l’architecture et les complexes délaissés témoignent de son passé prospère ». Cependant, Paterson a inspiré de grands noms de la littérature. Elle sera au centre d’une des œuvres principales de William Carlos Williams, figure de la poésie américaine du XXe siècle et d’Allen Ginsberg, chancre de la Beat Generation. C’est en partie à ces deux auteurs que Todd R. Darling (mais aussi Jim Jarmush dans un film éponyme sorti en 2016) doit la paternité de cette série.

Au cœur de Paterson

Mais qu’est devenue Paterson aujourd’hui ? Quelle emprise le temps, les crises et les politiques ont-ils eue sur la ville et ceux qui la vivent au quotidien ? « Paterson est épuisée, constate Todd R. Darling. Elle n’a pas su rebondir et se renouveler contrairement à beaucoup d’autres lieux situés au nord de Jersey. C’est certainement dû à la corruption et à la criminalité endémiques qui la rongent depuis longtemps. Mais c’est surtout un endroit figé dans le temps qui s’est arrêté d’évoluer au milieu du siècle précédent ». Bastion démocrate, Paterson ne fait plus beaucoup rêver pour autant. Ses citoyens n’y croient plus et ne votent plus. Les présidents successifs qui ont dirigé les États-Unis n’ont rien fait pour que la situation s’arrange.

Malgré tout, une forme de spleen émane des photographies de Todd R. Darling. « Il était difficile d’éviter une certaine nostalgie — les quartiers en dégoulinent. Elle porte en elle l’héritage d’un faste perdu. Quand je suis revenu la première fois, le mythe avec lequel j’avais grandi et l’évidence de la réalité actuelle se sont entrechoqués en moi. Je n’étais plus habitué à la région et ses problèmes ».  C’est par l’errance dans les rues de Paterson et ses rencontres avec des personnages singuliers que Todd R. Darling a su redonner un visage humain, bien qu’empreint de tristesse, à cette ville. Un voyage qui nous amène d’un regard extérieur peut-être injuste, au cœur de Paterson. Une cité qui bat au rythme de ceux qui croient encore en elle.

American Idyll, auto-édité par Todd R. Darling, 75$

© Todd R. Darling