Pascal Greco fait perdurer la flamme des néons hongkongais

08 avril 2021   •  
Écrit par Finley Cutts
Pascal Greco fait perdurer la flamme des néons hongkongais

Dans Hong Kong Neon, le photographe suisse-italien Pascal Greco a capturé, au polaroid et pendant huit ans, une lumière emblématique de Hong Kong qui s’estompe lentement : les enseignes néon qui enflammaient jusqu’alors le paysage urbain.

« Mon ouvrage est un hommage à l’héritage visuel, au design, à la typographie des enseignes néon. Mais aussi aux gens qui les ont créées et façonnées, ainsi qu’à Hong Kong qui entre dans un avenir très incertain », lance le photographe Pascal Greco. Conçue comme une célébration de cette ville à l’histoire particulière, le recueil se lit comme la collection d’un héritage culturel en disparition. Car cette ville mondiale, tiraillée entre son implantation sur le territoire chinois et son occidentalisation certaine, évolue et se transforme à un rythme effréné. En témoignent les violentes manifestations prodémocratie qui secouent le paysage politique depuis 2019. Les rues se métamorphosent, les coutumes se dégradent, de nouvelles modes s’implantent… Et les néons – vestiges emblématiques du paysage urbain – ne font pas exception. « Malheureusement, 90% des néons ont disparu ces quinze à vingt dernières années à cause d’une législation, introduite lorsque la ville fut rétrocédée à la Chine », poursuit-il. Une par une, ces pièces uniques disparaissent et laissent derrière elles, l’ombre de leur lumière passée.

La lumière de Hong Kong s’estompe lentement et ne connaît plus l’intensité d’antan. Surnommée la perle d’Orient, la ville commence à perdre de son éclat – et l’archive photographique se présente comme une réponse nécessaire. « Le projet est devenu une forme de témoignage, car ayant pris les photos sur près de huit années, de 2012 à 2019, j’ai pu constater cette régression. Plus de deux tiers des néons présents dans l’ouvrage ont disparu aujourd’hui. C’est d’autant plus surprenant quand on sait que le gouvernement ne met rien en œuvre pour préserver son histoire et son identité visuelle », explique Pascal Greco. Car cette lueur, comme une flamme dans la nuit, était à l’origine de l’ambiance si singulière de la ville. En introduisant une aura colorée et étincelante dans l’atmosphère urbaine, ces néons projetaient l’émotion dans l’air. Le rouge saturé et sanguin évoquait la passion, quand le bleu électrique introduisait une touche de nostalgie. Et bien sûr, le jaune presque fiévreux, apportait une tonalité onirique aux nuits hongkongaises. « J’ai été subjugué par l’objet, l’enseigne néon, son design ainsi que par sa lumière, mystérieuse, poétique et parfois sensuelle qui se dépose sur la silhouette des passants ou sur les murs des immeubles auxquelles elles sont rattachées », raconte l’artiste.

© Pascal Greco

Un destin incertain

Et comment refléter la singularité, la répétition et la finalité tragique de ces néons ? La solution s’est présentée sous la forme du polaroid, que Pascal Greco connaît bien depuis ses travaux précédents – et notamment depuis son premier ouvrage Kyoshu, nostalgie du pays, réalisé avec le photographe Nicolas Ducret. Le néon et le polaroid partagent un format constant, un caractère emblématique, des couleurs saturées, et… Un destin incertain. Avec des prix en hausse, et une technique en constante évolution, il est difficile de savoir si le format résistera au temps, même si une résurgence se fait ressentir. « Dans ce travail, le polaroid est symbolique. En effet, ce format photographique n’est pratiquement plus produit et tend à disparaître – tout comme les néons. Ce sont deux savoir-faire précieux qui se perdent », explique-t-il. Hong Kong Neon se présente alors comme un double hommage, à deux techniques, qui chacune à sa manière, dessine avec la lumière. En résulte un travail élégant et respectueux, indubitablement social et historique. L’auteur prend même le parti de clore l’ouvrage avec deux interviews. Le premier avec Wu Chi-Kai, maître artisan en fabrication de néons. Le second avec Fung Siu Wah, virtuose en calligraphie chinoise. Des paroles justes, touchantes et intimes soulignant l’unicité de cette expertise en perdition qui émane de ces échanges.

Bien plus qu’un hommage à un simple système d’éclairage, c’est tout un univers esthétique que célèbre Pascal Greco. Car impossible de ne pas penser à ces films qui ont définitivement fait du cinéma hongkongais, une singularité internationale. Pensons aux réalisations de Wong Kar-wai, qui plonge le spectateur dans des atmosphères brumeuses – transpercées par des couleurs saturées. Avec son acolyte, le directeur de la photographie légendaire Christopher Doyle, le réalisateur a signé des longs-métrages comme Happy together (1997), In the Mood for Love (2000) ou encore 2046 (2004) : de véritables tours de maître dans l’usage de la couleur. Le néon est seulement devenu dans ce contexte, le prétexte – ou le symbole – d’un univers riche, ardent et excitant. Tout un monde esthétique, synonyme d’une ville déboussolée et en véritable crise d’identité. Avec cette archive monumentale et incontestablement singulière qu’est Hong Kong Neon, Pascal Greco fait perdurer la flamme de toute une culture, et célèbre une atmosphère légendaire.

 

Hong Kong Neon, Infolio Editions & Mccm Creations, 42€ ici ou à 56€ signé ici, 288p.

© Pascal Greco

© Pascal Greco

 

© Pascal Greco

 

© Pascal Greco

 

© Pascal Greco

© Pascal Greco

 

© Pascal Greco

 

© Pascal Greco

© Pascal Greco

Hong Kong Neon © Pascal Greco

Explorez
Justine Tjallinks : renverser les codes de beauté 
© Justine Tjallinks
Justine Tjallinks : renverser les codes de beauté 
Dans Vision, Justine Tjallinks capture avec singularité la différence, en prenant son inspiration dans la peinture ancienne du siècle...
31 juillet 2026   •  
Écrit par Annabelle GARBIGLIA
Thato Toeba : matérialiser les fractures
© Thato Toeba
Thato Toeba : matérialiser les fractures
Dans l'exposition Anyone Can Be Lucifer, aux Rencontres d'Arles, Thato Toeba dévoile un corpus artistique engagé, déboulonnant des...
30 juillet 2026   •  
Écrit par Deng Qiwen
Le 7 à 9 Chanel : Aïda Muluneh, et les créations comme des messages sur le monde
This Bloom I Borrow, 2026. © Aïda Muluneh
Le 7 à 9 Chanel : Aïda Muluneh, et les créations comme des messages sur le monde
Pour l'édition estivale des 7 à 9, des rencontres organisées par Chanel au Jeu de Paume, la photographe et curatrice éthiopienne Aïda...
29 juillet 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Katia Kameli présente le Roman algérien à Arles 2026
© Katia Kameli
Katia Kameli présente le Roman algérien à Arles 2026
À Arles, Katia Kameli dévoile un nouveau chapitre de son vaste projet Le Roman algérien, une œuvre au long cours qui interroge la...
27 juillet 2026   •  
Écrit par Costanza Spina
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Justine Tjallinks : renverser les codes de beauté 
© Justine Tjallinks
Justine Tjallinks : renverser les codes de beauté 
Dans Vision, Justine Tjallinks capture avec singularité la différence, en prenant son inspiration dans la peinture ancienne du siècle...
31 juillet 2026   •  
Écrit par Annabelle GARBIGLIA
Thato Toeba : matérialiser les fractures
© Thato Toeba
Thato Toeba : matérialiser les fractures
Dans l'exposition Anyone Can Be Lucifer, aux Rencontres d'Arles, Thato Toeba dévoile un corpus artistique engagé, déboulonnant des...
30 juillet 2026   •  
Écrit par Deng Qiwen
Le 7 à 9 Chanel : Aïda Muluneh, et les créations comme des messages sur le monde
This Bloom I Borrow, 2026. © Aïda Muluneh
Le 7 à 9 Chanel : Aïda Muluneh, et les créations comme des messages sur le monde
Pour l'édition estivale des 7 à 9, des rencontres organisées par Chanel au Jeu de Paume, la photographe et curatrice éthiopienne Aïda...
29 juillet 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Vigilance : une histoire de la prévention et de la sécurité en entreprise
© Couverture du magazine Vigilance, n°41, un monteur et ses gants isolants, Michel Crépin, septembre 1971. Avec l’aimable autorisation des archives EDF.
Vigilance : une histoire de la prévention et de la sécurité en entreprise
Comme chaque année, les Rencontres d’Arles proposent des expositions faisant la part belle aux archives. En 2026, nous retrouvons...
29 juillet 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet