Dans Europea, le photographe Joakim Kocjancic dresse le portrait d’une Europe cosmopolite aux frontières ambiguës. Avec un contraste tranchant qui souligne le grain de ses pellicules, l’artiste mêle son histoire personnelle à celle du vieux continent.

« Europea est un projet photographique portant sur les villes d’Europe. L’idée est de montrer qu’il existe un terrain culturel commun au continent et aux villes européennes », annonce Joakim Kocjancic. Né à Milan, l’auteur a des origines suédoises et porte un nom slovène. Il étudie en Suède, en Italie, puis en Angleterre. Europea l’amène à vivre dans d’innombrables villes du continent. Ce travail artistique est avant tout une étude sur sa propre identité, se transformant peu à peu en une réflexion plus large autour de l’idée de l’Europe. De 2000 à 2016, il a collectionné des clichés dans toutes les villes qu’il a traversées – une façon de voir, et de comprendre les univers qui ont défilé devant lui. Et ce ne sont pas les monuments iconiques de ces métropoles qui attrapent son attention, mais les gens qu’ils croisent. Là où on pourrait voir les différences qui séparent ces derniers, l’artiste choisit d’admirer leurs similitudes. En résulte un portrait humaniste et riche d’une Europe en constante évolution – soudée par des liens indéchiffrables.

L’essence européenne

Quand les mots ne suffisent plus pour décrire l’énergie que les métropoles partagent, c’est l’image qui matérialise la pensée de Joakim Kocjancic. Le 8e art permet de saisir au vol ces instants qui échappent à nos esprits. « La photographie permet de rassembler tout ce que vous voulez. Vous pouvez être intéressé par la société, la nature, l’architecture, l’art, les gens, les visages, la vie, la rue, le surréalisme, l’expressionnisme… Tous ces sujets sont concentrés dans le 8e art », avance l’artiste. Armé de son appareil argentique, et de ses pellicules noir et blanc, il saisit des scènes de vies quotidiennes qu’il intensifie en ajoutant de forts contrastes. « Le noir et blanc forme un langage à travers lequel j’interroge la réalité d’une nouvelle manière. C’est comme si l’on voyait le monde avec d’autres yeux », poursuit-il. L’artiste reconstruit une Europe à part et lointaine. Est-elle rêvée ou exagérée ? Ni l’une ni l’autre. Il démontre par là sa grande lucidité vis-à-vis d’un paysage cosmopolite, et d’une Histoire partagée.

« C’est mon Europe, ma vision d’une possible identité européenne, confie le photographe. Un récit de voyage à travers les capitales, avec des rêves et des cauchemars, suspendu dans le temps avec des symboles de notre époque, un état psychologique à la recherche de questions existentielles ». Une quête qui l’amène notamment à découvrir le livre The Idea of Europe signé par le spécialiste de la théorie de la traduction George Steiner. Ce dernier retrace les points communs des différentes cultures. Les cafés, par exemple, dispersés sur le continent, sont devenus des lieux de rencontre, de créativité et de discussion. Bien plus qu’une simple expression, « tous les chemins mènent à Rome » prend un sens quasi métaphysique au regard des images de Joakim Kocjancic. Dans ce terrain monumental où les hommes se croisent et cohabitent, les rues d’Amsterdam ou d’Anvers, de Lisbonne ou de Stockholm, forment une toile supranationale. De ses milliers d’images, prises toutes autour du vieux continent, Joakim Kocjancic tente de distiller toute l’essence européenne dans un livre unique : Europea.

Le tumulte de Babel

« Quand je prends des photos dans la rue, je fais comme des croquis rapides réalisés avec mon appareil photo », explique l’artiste. Avec ses flous et ses noirs déstabilisants, il nous entraîne dans la course urbaine qui se déroule dans nos villes – sur le bitume, comme dans l’ombre des immeubles. Et qui dit photographier l’urbain, dit street-photography. Mais tout en épousant les codes, Joakim Kocjancic produit des images qui semblent transcender le genre. À première lecture, on voit une compilation de scènes de vie et de personnes – parfaite illustration de l’instant décisif dont parlait Henri Cartier-Bresson. Mais, c’est un arrière-goût de mystère et d’intrigue qui demeure pourtant. Les hommes deviennent personnages, et courent une ville-monde rebaptisée Europea. Complètement absorbés, on redécouvre, à l’instar de nos sociétés modernes, le tumulte de Babel.

Pour capturer l’énergie de ces villes qui bourdonnent sans arrêt, l’auteur arpente les rues. Toujours à pied, il marche littéralement sur les pas de l’Histoire et s’inscrit pleinement dans le récit européen. « C’est un continent qui a été marché. Chaque mètre carré en Europe a été parcouru à pied, on peut trouver des traces humaines partout », précise-t-il. Depuis la philosophie antique, la marche est considérée comme un véritable support pour la réflexion. Comme le remarquait George Steiner, « Des composantes intégrales de la pensée et de la sensibilité européenne sont, au sens premier du terme, piétonnes. Leur cadence et leur enchaînement sont ceux du marcheur. Dans la philosophie grecque, la péripatétique, sont littéralement ceux qui se déplacent à pied de polis en polis, et dont les enseignements sont itinérants ». Car la marche – comme la photographie argentique – requiert présence et patience. La lenteur catalyse la réflexion, et pour un projet qui a duré plus de seize années, Joakim Kocjancic a su mûrir une pensée sur lui, et sur le devenir de l’Europe. Une double observation qui mérite toute notre attention.

 

EuropeaÉditions Max Ström, 44€, 224p.

Europea © Joakim Kocjancic