Avec Marguerites, livre paru chez Art Paper Editions, Édouard Jacquinet nous ouvre les portes des plus grands call centers de la planète. Dans une démarche à la fois esthétique et conceptuelle, le photographe français joue avec les codes du travail de bureau pour créer un espace imaginaire.

Pour tous, la marguerite est une fleur. Pour d’autres, elle évoque également un prénom, une chanson de Brassens ou l’animal qui accompagne Fernandel dans La Vache et le Prisonnier (réalisé par Henri Verneuil). Mais pour certains, plus rares, ce mot désigne un format de bureaux partagés. Répandus dans les open spaces, ces derniers adoptent une apparence étoilée rappelant la plante originelle. Marguerites, c’est aussi le titre choisi par Édouard Jacquinet pour son premier livre photo paru chez Art Paper Editions. Pendant près de cinq ans, le photographe français a parcouru le monde capturant les espaces de travail et les centres d’appels, souvent prestataires de grandes sociétés telles Amazon, Apple et consorts.

Un sujet pour le moins déroutant qui ne manque cependant pas d’intérêt. Chacun, un jour ou l’autre, a eu à faire à l’un de ces call centers. Ils sont en charge de multiples services comme la relation client, l’assistance technique ou encore le SAV. Des rapports B To B (ensemble des activités commerciales nouées entre deux entreprises, NDLR) au classique B To C (lien entre les entreprises et les particuliers, NDLR), l’éventail des secteurs dans lesquels interviennent ces sociétés est large. Mais qu’y a-t-il à l’autre bout de la ligne ? Edouard Jacquinet a eu accès à ces lieux discrets et en révèle l’intérieur et les personnes qui y travaillent.

Des théâtres modernes

Pour pénétrer ces endroits fermés, le photographe, formé au 8e art à l’école des Gobelins, a pu compter sur un coup de pouce familial. « Pendant une quinzaine d’années, explique-t-il, mon père a aidé des entreprises à monter des centres d’appels partout sur la planète. J’ai commencé à photographier pour moi et puis j’ai réalisé des commandes. Tout cela était un peu abstrait au départ, puis je me suis dit qu’il y avait un sujet ». De l’Angleterre au Cameroun, en passant par les Philippines et Madagascar, Édouard Jacquinet parcourt ces théâtres modernes et anonymes qui pourraient paraître austères aux profanes.

Car, il faut le reconnaître, rien ne ressemble plus à un centre d’appel qu’un autre centre d’appel. Et pourtant, ils ont chacun leurs caractéristiques. Dans Marguerites, Édouard Jacquinet relève minutieusement tous les indices classiques de ce genre d’espace : téléphones fixes, chaises de bureaux, des tableaux blancs… Parfois, quelques éléments de décors révèlent des traces de convivialité comme ce sapin de Noël au milieu d’une pièce. La mosaïque de détails capturés par le photographe finit par constituer un nouveau lieu imaginaire, une sorte de call center idéal. « Ce sont des espaces très colorés, mais surtout très identifiés aux marques. L’utilisation du noir et blanc m’a permis de connecter des espaces différents pourtant éloignés de plusieurs milliers de kilomètres ». Pourtant, l’humain est bien présent dans Marguerites.

Un roman de Michel Houellebecq

Ces décors que nous croirions tout droit sortis d’un roman de Michel Houellebecq abritent un univers très animé. « Ce que j’ai produit ne ressemble pas à la réalité, admet Édouard Jacquinet. On a l’impression d’être dans un endroit très hermétique alors qu’il y a beaucoup de vie et d’interactions entre les gens. Certains centres sont pareils à des campus universitaires avec d’immenses cafétérias et plein de nationalités différentes s’y côtoient. On trouve tous types d’individus avec des parcours de vie parfois étonnants ». Rigides, leurs postures font écho à leur environnement.

Lorsque la question de publier ce projet est venue, Édouard Jacquinet s’est tourné vers un éditeur. Pour lui, en faire un livre était la finalité souhaitée. « J’avais en tête les grandes lignes directrices, se souvient-il. La plupart correspondaient à celles de mon éditeur. Mais il m’a surtout aidé à supprimer des images. Il n’avait pas autant d’affects que moi envers elles. Il a su poser un regard lucide et apporter de la cohérence et de l’homogénéité au projet ». À l’arrivée, Marguerites est un ouvrage abouti. Édouard Jacquinet a réussi le tour de force de transformer un sujet difficile, voire rugueux, en une analyse intelligente et originale. Le tout avec une esthétique réfléchie et maîtrisée.

Marguerites, Art Paper Editions, 25€, 64 p.

© Édouard Jacquinet