L’artiste plasticienne travaillant entre la France et l’Israël Tami Notsani donne un aperçu de son travail photographique dans son ouvrage Poste restante. Dans ce récit choral où s’expriment des auteur(e)s venus de tous horizons, les médiums et les temporalités se confondent dans une intimité libérée.

Fisheye : Qui es-tu et comment en es-tu venue à la photographie ?

Tami Notsani : Je suis née en Israël, j’ai séjourné au Népal et au Brésil pour finalement m’installer en France, il y a 20 ans. Mon parcours a connu plein de virages : baccalauréat scientifique, mécanicienne à la marine, études d’ingénieur en chimie pour finir dans le bac révélateur de la photographie.

Comment décrirais-tu ton approche photographique ?

Je dirais qu’elle est consentante, et intime. Je partage un bout de chemin avec mon sujet photographique. En 1998 j’ai réalisé plusieurs séries de polaroids de vaches au pâturage. Il fallait s’approcher beaucoup – à moins de deux mètres pour les avoir dans le cadre. Ces vaches vouées à nous nourrir n’avaient pas forcément de nom ni d’image, j’avais envie de garder un souvenir de ces êtres. Parfois j’ai l’impression que je photographie avec le cœur, et non avec la tête. Souvent, je comprends l’image une fois que je la (re)découvre imprimée.

Pourquoi le format carré ?

Je photographie en moyen format. Et peu importe comment on tourner l’image, elle reste carrée. Mon appareil photo (Bronica) est un 6×7. Ainsi, ce qui reste hors du cadre est bien visible pour moi. Aujourd’hui, cela m’arrange qu’Instagram ait choisi mon format de prédilection !

Aucune de tes images ne possède un titre, pourquoi rendre tes images anonymes ?

Je ne veux pas rendre mes images anonymes, elles ne le sont pas, mais j’ai envie de laisser une liberté au spectateur. Les informations supplémentaires sont disponibles, le titre de la série ou le sous-titre, dans les légendes situées à la fin de l’ouvrage.

Quelle est la genèse de cet ouvrage Poste restante ?

C’est en exposant mes images dans une galerie que j’ai eu l’idée de ce projet. J’étais là, au vernissage, et je suis retournée à la galerie le lendemain pour rencontrer les visiteurs et faire la médiation. Plus tard, alors que je n’étais plus sur place, je me suis dit que chacun allait être confronté à son interprétation de l’image. Une interprétation venue d’un vécu, d’une histoire. Pourquoi donc ne pas demander aux uns et aux autres de me confier leur regard sur la photographie ?

Est-ce la première fois que tu mêles photographie et écriture ?

Ce n’est pas la première fois. Deux ans plus tôt, j’ai travaillé sur l’exposition Entre les lignes. J’ai lancé un appel à participation, dont l’objectif était de me confier une histoire personnelle non illustrée. Tel un écrivain public, j’ai créé des images. Les histoires étaient écrites en Hébreu et venaient, pour la plupart, d’Israël. J’étais quant à moi en France. J’ai ainsi pu capter et transmettre l’essence de leurs souvenirs. Au vernissage de l’exposition, j’étais émue de rencontrer les personnes auteurs des textes et voir que mon interprétation faisait sens pour eux.

Échanges épistolaires en images ? Dialogue sensible croisé ?… Comment décrirais-tu ce projet ?

Les deux propositions me vont. C’est un objet à entrées multiples, où la pluralité du regard joue le rôle principal.

Est-ce une invitation à renouer avec les lettres et les cartes postales ?

J’espère ! C’est aussi une invitation à renouer avec l’écriture manuscrite qui nous dévoile davantage et se différencie bien des documents imprimés. Je prends un grand plaisir à écrire des cartes postales. C’est un objet qui mélange l’image, les mots, la proximité et le temps qui passe. À vrai dire, dans la vie de tous les jours j’ai rarement le temps d’écrire, alors je savoure quand j’ai le loisir de le faire.

Depuis que tu as publié ce livre, as-tu reçu davantage de lettres ?

Pas plus de lettres, ça serait utopique, mais plus de cartes postales !

Existe-t-il un extrait de texte qui résume ce projet ?

« Notre mémoire ressemble à ces magasins qui, à leurs devantures, exposent d’une certaine personne, une fois une photographie, une fois une autre. Et d’habitude la plus récente, reste quelque temps seule en vue. »

À la recherche du temps perdu. À l’ombre des jeunes filles en fleurs (1919), Marcel Proust.

Tu expliques dans l’avant-propos ton rapport à l’écriture. Petite, tu voulais être écrivaine, et tu étais persuadée que pour ce faire, il te fallait avoir vécu des événements marquants. Qu’en penses-tu aujourd’hui ? Et, souhaites-tu toujours devenir écrivaine ?

Je ne pense pas pouvoir réaliser ce rêve d’enfant et devenir écrivaine. Surtout dans une langue qui n’est pas maternelle. La langue pour l’écrivain est son outil professionnel. Ayant pris seulement 10 cours particuliers de français dans ma vie, mon Français est le résultat de mon apprentissage sur le terrain.

J’aimerais en revanche davantage utiliser l’écriture dans mon travail photographique, notamment pour le volet des 20 ans de ma série sur les paysages israélo-palestiniens Comme beaucoup de choses dans ce pays. Ce volet va apporter un témoignage intime aux différentes strates d’images.

Pourquoi avoir invité autant d’auteurs ?

Je suis une personne très sociable de nature. J’aime partager, et crée des liens avec des gens partout où je vais. Je voulais croiser mon univers et mon regard de photographe avec d’autres personnes. Comme je le disais, quand je ne suis pas là pour faire la médiation de mes images, chacun fait appel à son bagage personnel et son histoire pour pouvoir les lire, et cela m’intéresse beaucoup. C’est aussi un portrait en creux des auteur(e)s. Lorsque j’ai commencé à travailler sur la maquette j’avais 50 textes, signés par 50 auteurs, mais je n’avais pas la place pour tous. Cela était l’étape la plus difficile. Ça m’a pris un an de faire le choix des textes et images définitives. Pour moi chaque texte comptait – comme un cadeau reçu. Il m’a fallu faire le deuil de ceux qui n’ont pas été retenus. Heureusement que j’étais accompagnée.

Comment as-tu choisi ces auteurs invités ? Qui sont-ils/elles ?

Les auteurs que j’ai invités ont été choisis au fil des rencontres, dans mon cercle artistique, mais aussi parmi mes amis, mes voisins. L’un d’entre eux est le barman du café d’en face de chez moi.

Comment as-tu procédé avec chacun d’eux ? Parfois, leur texte est descriptif, et parfois, il est métaphorique… Quelle « commande » leur as-tu passée ?

Après avoir proposé de vive voix de participer au projet et reçu une réponse positive, j’ai envoyé un e-mail pour leur donner un peu plus d’informations et dire quelle image était disponible. Je ne leur ai pas dicté une approche, je voulais vraiment laisser à chacun sa liberté d’expression. La seule contrainte était la longueur du texte : une phrase minimum et 2000 signes maximum.

Pour une image spécifique, le procédé a été un peu différent. L’auteur qui l’a commenté est Jean-Pierre Brouillaud, un ami écrivain voyageur, qui a exploré le monde entier, tout en étant aveugle depuis l’âge de 15 ans. Il avait choisi l’image, puis m’a posé plusieurs questions. J’ai dû être vigilante afin de transmettre les informations sans les interpréter, et donc lui laisser une large latitude.

Comment as-tu effectué la sélection de ton corpus d’images ? Et d’où proviennent-elles ?

La plus ancienne image date de 2007, et la plus récente de 2017.J’ai choisi de mêler ces images dans l’idée de créer une nouvelle narration. Le tout compose un carnet intime visuel. Le chemin qui mène d’une image à l’autre a été remis en question et changé parfois selon notre vision – la mienne, et celle de mon éditrice Kenza Amrouk.

Une anecdote, un échange particulièrement émouvant avec un ou une auteur(e) à me confier ?

En 2013, je faisais partie de l’exposition inaugurale du 116 (devenue Centre Tignous) à Montreuil, avec la commissaire d’exposition Marlène Rigler. Dans l’installation « Sédentarisation », je faisais pousser des plantes de « Juifs errants » (Misère) dans une serre et je proposais aux visiteurs d’en emporter une chez eux pour leur donner une maison. Un proverbe juif accompagnait cette plante « On ne peut donner que deux choses à ses enfants : des racines et des ailes ».

Début 2016, j’ai reçu un e-mail d’un homme qui me raconte qu’en voyant la plante dépérir il a pris l’initiative de la jeter. Sa compagne (enceinte à l’époque), en resta inconsolable, attachée à l’histoire de cette plante et à ce geste. Il voulait savoir où il pouvait se procurer la plante. Je lui ai préparé une nouvelle plante  et il est venu la chercher depuis la Belgique ! Sa femme, journaliste, m’a alors contactée pour me remercier et a fini par écrire un texte dans le livre…

Pourquoi avoir réalisé une édition bilingue ?

Je voulais élargir le cercle de partage de cet ouvrage. La plupart des textes ont été écrits en français, mais aussi en anglais et un en hébreu. L’anglais permet à un large public (et aussi à ma famille en Israël) d’y accéder.

Peux-tu m’expliquer le choix de l’image de couverture ? Quelle est l’histoire de cette photo ?

Cette image est emblématique de mon travail. Elle est aussi identifiable et impactante. Cette tête de Mickey imposante par sa taille (deux mètres environ) a vu de meilleurs jours lorsqu’elle trônait en haut d’un toboggan sur lequel des générations d’enfants ont fait leurs premières glissades.

Si tu devais écrire un texte sur cette image, quel serait-il ?

« Des années plus tôt, sur cette même plage, au nord du pays, nous sommes venus en famille au Club Med pour fêter le jour de la Bastille avec des feux d’artifice. Après l’été 2006 et la deuxième guerre du Liban, ce lieu fut déserté, puis fermé, laissant cette tête de Mickey nous raconter l’histoire de cette désertion. Comme des milliers de plastiques qui se trouvent en mer, il est le témoin silencieux de nos désillusions. »

Un mot quant au titre ?

Poste restante évoque la correspondance. En France, il est aussi très connoté avec la guerre. Pour moi, il symbolise cette liberté de ne pas avoir une adresse physique, mais de pouvoir recevoir sa correspondance. Tout comme mes images, les lettres à la poste restante attendent leur destinataire pour leur donner un sens.

Tu mènes avec ce projet une réflexion sur le temps. Tu évoques le temps du regard, et puis tu écris « mes photos sont lentes ». Quel rapport entretiens-tu avec celui-ci ?

Mon rapport avec le temps est ambivalent. Il file à grande vitesse, et depuis que je suis maman c’est encore pire. Et en même temps, il y a ce temps d’arrêt, le temps de l’image photographique – une capsule qui empêche le temps et la mémoire de s’effacer. Quand je réalise une image en argentique je prends le temps – le temps du regard, de la prise de vue, du développement, du scan ou du tirage puis encore le temps de les digérer. Nous ne sommes pas dans l’instantané du numérique et de la prolifération des images.

« Comprendre une image prend du temps », est-ce que, par cet exercice, tu as eu le sentiment de comprendre toutes tes images ?

Je pense que la compréhension des images évolue avec le temps. Notre perception change et avec elle, notre possibilité d’analyser les images. Pour donner un exemple, j’ai photographié des ruines au bord d’une route que je prenais fréquemment en Israël. J’étais convaincue qu’elles dataient du temps des Romains. Une fois la photo agrandie, j’ai compris par la présence des figuiers de Barbarie qu’il s’agissait en fait des ruines d’un village Palestinien, évacué sous la contrainte en 1948…

Un autre thème que tu abordes à travers cet ouvrage et que tu voudrais aborder ?

La transition. Elle se manifeste dans le passage d’un médium à l’autre – de l’image au texte, et puis d’une langue à l’autre. Et cette transition s’opère aussi dans les différentes séries en faisant cohabiter le présent, le passé et le futur.

Tu écris que tes photos sont des « révélateurs », peux-tu développer cette idée ?

Parfois, en arrêtant le regard sur un moment ou un lieu, une essence se révèle, laissant hors du cadre ce qui n’est pas essentiel.

J’essaye d’y arriver à travers l’image malgré ce qui dit le Petit prince de Saint-Exupéry : « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. »

Des actualités ?

Le jeudi 24 septembre, au 108 café – librairie des Orgues (18h-20h), se tiendra un apéro dédicace. Mon éditrice Kenza Amrouk et Sonia Recasens, commissaire et critique d’art qui a écrit un texte dans le livre, seront aussi présentes.

J’ai aussi reçu la Bourse Ekhphrasis de l’Adagp (avec l’AICA France et Le Quotidien des arts) qui va me permettre d’avoir un texte critique de Christian Gattinoni sur l’ensemble de mon travail.

Poste restante, éditions [KA]art, 32 €, 192 p.