Durant sept ans, le photographe français Didier Bizet a arpenté la Russie. En résulte un ouvrage fascinant publié aux Éditions de Juillet, Itinéraire d’une mélancolie. Une balade poético-géo-littéraire.

En décembre 2011, Didier Bizet réalise son premier voyage en Russie. À l’origine de cette expédition – de Moscou jusqu’en Oural –, un homme ou plutôt un personnage : Docteur Jivago. Un protagoniste du roman de Boris Pasternak, Docteur Jivago, paru en 1957. « Cette terrible romance et ce reportage-choc sur les années noires de la révolution bolchévique ont déclenché mes orientations géographiques », explique Didier Bizet dans son ouvrage. « Le roman est magnifique, il donne à la Russie toute sa splendeur de sa détresse. On chavire dès les premières minutes, je voulais photographier une Russie cassée, abimée, cinématographique », ajoute-t-il. Si le texte de Pasternak constitue un objet référence pour comprendre l’histoire de la Russie, il est aussi une passerelle entre la littérature et la photographie : « l’apaisement et la solitude sont communes aux deux disciplines », explique-t-il. Le photographe essaye alors d’interpréter visuellement le récit, en suivant les traces du docteur. « J’y suis retourné l’année suivante. Ma quête avait changé. C’est la mélancolie que je pourchassais alors, le territoire mélancolique », confie le photographe. Une fascination qui devient obsession puisqu’entre 2012 et 2017, le photographe se rend en Russie une fois par an.

« La Russie a été la terre d’asile de toutes les peines de l’âme. L’isolement, la modestie, la dureté de la vie laissent beaucoup de regards songeurs (…) Il y a de la nostalgie chez ce peuple. Le souvenir de sa grandeur, ou plutôt de sa puissance. Quand le quotidien était sacrifié aux succès de l’URSS » – Cédric Gras

Un décor surréaliste

Selon Didier Bizet, en Russie on mange mal, les gens ne sont pas particulièrement accueillants et le pays n’est pas très beau. Et pourtant, l’histoire du pays le fascine. « Peut-être que ce territoire me préserve un peu dans le passé. Il me semble être sensible à un passé que je n’ai pas vécu, à ses douleurs aussi.» Dans son ouvrage intitulé Itinéraire d’une mélancolie, Didier Bizet explore l’Empire russe depuis l’intérieur. Parmi ces protagonistes, le lecteur rencontre entre autres une femme, assise et songeuse, fumant sa cigarette dans un café post communiste à Saint-Pétersbourg. « Elle était seule, le décor était surréaliste », se souvient-il. Une photo de mariage qui retient l’attention. Une ambiance particulière émane de cette photo, à priori classique. « Face à moi, un décor de cinéma. Une vraie scène de Pasolini mais à la russe, avec des faciès incroyables. Une fois la photo réalisée, la mariée s’est mise à pleurer, mais pas de joie, elle semblait très énervée », raconte Didier Bizet. Plus qu’un ouvrage, Itinéraire d’une mélancolie constitue « un souffle, une respiration dans l’agressivité environnante ». Un portrait poignant d’un pays encore tourné vers le passé.

Itinéraire d’une mélancolie, éditions de Juillet , 35 €, 120 pages

© Didier Bizet