Grégory Dargent, photographe et musicien de 41 ans, livre avec son ouvrage H, un récit sombre et introspectif. Entretien.

Fisheye : Qui est l’artiste qui sommeille en toi ?

Grégory Dargent : Je suis musicien et photographe. J’ai 41 ans, je suis né en région parisienne et j’ai grandi en Allemagne jusqu’à l’âge de mes 18 ans. Je vis à présent à Strasbourg.

Qu’est-ce qui t’inspire ?

Voilà une question très délicate. Les influences sont tellement multiples qu’il me serait bien difficile d’en faire une liste ici. Au niveau photographique, il y a tout ce mouvement présenté dans l’exposition et le livre Eyes Wild Open qui présente une photographie qui tremble, et dans lequel je sens une grande familiarité. Il y aurait aussi les documentaires de Werner Herzog. Ce dernier parvient à construire une poésie universelle à partir de petits éléments. Il y a aussi toutes les musiques – traditionnelles ou contemporaines – dont la forme n’a existé que pour servir un fond (de la Pizzica des Pouilles au Requiem de Fauré, en passant par le free jazz afro-américain)…. Au-delà de tout cela, je m’intéresse de plus en plus aux questions que soulève l’art chez moi. J’ai toujours eu besoin d’une narration intérieure forte pour créer, et depuis quelque temps, ce n’est plus ces narrations qui m’inspirent, mais ce qui se cache derrière : moi. Il ne s’agit pas d’une démarche égocentrique, je me pose simplement la question suivante : « quel est mon intérêt à documenter tel sujet ? » Cela m’oblige à me positionner honnêtement, à embrasser ma subjectivité et, à réellement cerner ce que je veux exprimer.

Comment t’est venue l’idée de travailler en plein milieu du désert du Sahara, à Reggane ?

Il y a 5 ans, en écoutant une émission sur France Culture, j’ai entendu parler des essais nucléaires qui ont été réalisés à Reggane, un désert de pierres situé au sein du désert du Sahara, dans les années 1960. Je connaissais déjà la culture touareg et j’avais imaginé un projet musical à l’origine : une longue transe de touaregs, irradiés et phosphorescents, dansant dans un désert post-apocalyptique. L’idée m’est restée en tête quelque instant, puis je me suis mis à écrire un répertoire. Au même moment, j’achetais mon premier appareil photo et découvrais le 8eme art… Je me suis alors rendu compte de la place que commençait à occuper la photographie dans ma vie. Je compris alors que si la musique que j’avais écrite représentait un fantasme de ces évènements, la photographie (et, donc, le voyage là-bas), elle, me confronterait à la réalité.

Pourquoi as-tu eu recourt à la photographie pour ce sujet ? Te considères-tu photographe, aujourd’hui ?

Je ne saurais dire “pourquoi”, car à l’époque où je me suis lancé dans cette aventure, ma culture et ma technique photographique étaient balbutiantes. En revanche, je savais que je devais me confronter à tout cela. Cela m’était important, voire nécessaire. J’aurais très bien réalisé ce projet en musique et rencontrer des artistes sur place, mais l’image a pris le dessus dans mon esprit, j’aurais également pu proposer à un “vrai” photographe de partir travailler sur ce sujet. Il se trouve que je suis extrêmement têtu et relativement inconscient, et je me suis réveillé un soir à Reggane avec un sac à dos, des pellicules et des appareils photo. Rétrospectivement, je pense que je suis arrivé extrêmement nu sur place : peu de références, peu de savoir-faire et peu d’idée préconçue. Tout ce que je comprends aujourd’hui est que je suis parti là-bas en silence, pour parler d’un mal silencieux. L’antithèse de ma pratique musicale.

H est mon premier projet, dans la mesure où c’est la première fois que je vais au bout du processus photographique. Concernant ma carrière, oui, c’est avec ce projet que je me suis mis en route et tracé les premiers mètres d’un chemin que j’espère encore long. Je parviens donc à dire que je suis photographe, non pas parce que je fais des photographies, mais parce que j’essaye humblement de me servir de ce que je vois pour exprimer ce que l’on ne voit pas.

Comment définirais-tu ton approche photographique ?

Je suis un photographe extrêmement intuitif. J’aime particulièrement cet état d’éveil léger dans lequel je me plonge lorsque je passe plusieurs jours à ne faire que marcher et photographier. C’est un vrai bonheur. Au fil des heures, j’ai la sensation de voir et ressentir d’autres choses. La prise de vue ne devient plus qu’un geste ensuite, comme en musique. Je photographie assez peu dans ma vie de tous les jours. Concernant l’editing, je me méfie de la représentation et cherche un équilibre ténu, du fond, et de la forme. C’est ce fil tendu qui me touche, ce point où le concret et l’abstrait se rencontrent, et forment une frontière très fine entre ce que l’on voit et ce que l’ont imagine. J’ai la même sensation en musique.

Pourquoi le noir et blanc ? Qu’est ce que cela évoque pour toi ?

Pour moi, le noir et blanc n’est pas le réel. J’aime les noirs profonds, car on peut y imaginer ce qu’on veut, ils sont faits de projections. Les blancs sont, à mes yeux, bien plus vides. Là où il y a beaucoup de lumière, il n’y a rien à voir, et dans l’ombre, il y a d’infinies choses cachées.

Des rencontres fortes à partager ?

Le soir de mon arrivée à Reggane lors de mon tout premier voyage, j’ai trouvé un toit dans une maison abritant les “gens de passage” tentant de rejoindre le nord de l’Algérie pour ensuite rejoindre l’Europe. L’endroit était extrêmement vétuste. J’ai posé mes affaires où je pouvais. À la tombée de la nuit, je suis sorti chercher quelque chose à manger et j’ai la croisé la police, venue me chercher en 4×4. Je les ai suivis jusque dans une petite maison. Cinq personnes nous y attendaient. Trois hommes armés et un grand homme portant une djellaba, le sourire aux lèvres – le maire de Reggane et un homme en jean-blouson de cuir qui s’est annoncé comme le directeur de la sécurité antiterrorisme. Ils m’ont protégé durant toute la durée de mon séjour. Il m’était déconseillé de sortir la nuit, et un policier en civile m’a accompagné durant  la suite de mon projet. Tout le monde était bien attentionné, mais je ne me sentais pas à l’aise. La nuit je n’arrivais absolument pas à dormir. Je me levais un peu angoissé et j’ai pris quelques images nocturnes, en intérieur… Ce seront les premières images du livre, paru des mois plus tard. Mon « accompagnateur » restait toujours 50 mètres derrière moi. Parfois, je me cachais au détour des ruelles pour le faire courir et le photographier par surprise.

Des lectures ou musiques t’ont-elles accompagnées durant ce projet ?

Oui, quelques œuvres m’ont accompagné. Il s’agissait d’œuvres découvertes il y a longtemps, mais qui ont subitement eu une autre résonance. Il y a bien sûr L’Expérience de Christophe Bataille traitant directement du sujet. Aussi, j’ai vu par hasard le film Pluie Noire réalisé par Shōhei Imamura qui traite de l’après Hiroshima, du reste de la vie d’une jeune fille après avoir été touchée par la pluie radioactive. J’ai repensé à ce film alors que j’étais en train de me rendre compte que je n’allais pas parler des essais nucléaires 60 ans après, mais de moi. Il y avait aussi mes musiques composées pour ce projet, mais je me suis rendu compte que cela m’éloignait de ce que je cherchais, et pour être honnête, je n’aime pas trop m’écouter… Je suis donc plutôt resté dans le silence, cela me va bien.

Familial, introspectif… Comment qualifierais-tu ce voyage ?

Initiatique, sans hésiter. À la recherche d’images et de sens, j’ai appris sur moi-même tout au long de ces errances. Et je sais que désormais je ne pourrai plus jamais aborder la création de la même manière dans mes futurs projets personnels (musicaux ou photographiques).

Tu écris dans ton ouvrage « Je croise mes peurs et ma solitude », de quoi avais-tu peur ?

J’avais peur de mille choses. J’avais déjà peur de l’échec, en musique, comme en photographie J’avais aussi tout simplement peur de partir voyager seul. Cela fait des années que je voyage avec des groupes de musique, tout est organisé, nous sommes entre amis, et j’avais oublié la sensation de partir seul dans l’inconnu… J’ai ressenti cette solitude à des milliers de km de ceux que j’aime. Je venais rencontrer des personnes irradiées par l’armée française, et j’étais le seul français sur place. Personne ne m’a fait la moindre remarque là-bas, mais je me renfermais sur moi-même régulièrement. J’avais peur de ma réaction. Allais-je me sentir coupable, voyeur ? Aurai-je un regard déplacé ? Mes doutes ont commencé à disparaitre quand j’ai compris que j’allais tenter de réaliser des autoportraits.

Et puis je suis allé me confronter à ma vie. Fils, neveux et petit-fils de militaire – mon oncle et mon grand-père ont servi en Algérie et mon père y a vécu jusqu’à ses 12 ans. Le sujet était peu évoqué dans ma famille. Je plongeais enfin dans mon héritage, dans une psycho généalogie, discrète et non désirée. Je n’étais pas un touriste ni un musicien venu jouer. J’étais en quête et la photographie est devenue une sorte d’écriture automatique que j’ai ordonnée pour faire un journal intime.

Le titre de ton ouvrage, H, s’est-il imposé à toi, comme une évidence ?

Il s’agit là d’une lettre muette…qui chante au travers du H de hanté, du H de la bombe et du H de l’hérédité.

HSaturne éditions, 35 €, 112 p.

© Grégory Dargent