Fascinés par la culture et la tradition de la Roumanie, Pascual Martínez & Vincent Sáez poursuivent un travail au long cours depuis 2014. Ils signent avec The Saxons of Transylvania un projet devenu livre, centré sur la spiritualité. Ils nous content ici l’histoire des Saxons : un groupe ethnique d’origine allemande, ayant habité la Transylvanie pendant huit siècles. Entretien avec le duo de photographes espagnols.

Fisheye : Enquêteurs, passionnés… Qui êtes-vous ?

Pascual Martínez & Vincent Sáez : Nous sommes deux photographes installés dans le sud-est de l’Espagne. Nous sommes tous deux très curieux et manifestement passionnés par notre travail. Pour nous, la photographie n’est pas un hobby, mais un moyen d’expression et de vivre. Nous sommes tout ce qu’implique le fait d’être un photographe au XXIe siècle : en plus de prendre des photos, nous sommes des éditeurs, des designers, des enseignants, des gestionnaires, des publicitaires et même des philosophes…

Pourquoi et comment êtes-vous devenus photographes ?

Chacune de nos histoires personnelles est différente, mais toutes deux finissent par se rencontrer en un même point.

Pascual Martínez : J’ai  commencé en 2001 en autodidacte. Je prenais des photos pour la société pour laquelle je travaillais. Quelques années plus tard, j’ai décidé d’améliorer ma technique en suivant une formation à l’école d’art de Murcie. Il faut souligner que les formations photographiques officielles sont dispensées dans des écoles d’art en Espagne. C’est durant ces années que j’ai découvert ma vocation de conteur, utilisant la photographie comme un outil d’expression au service de la créativité. J’ai réalisé mes premiers projets photographiques personnels, et obtenu des bourses et des prix. Ce qui avait commencé par être un perfectionnement « technique » est devenu une vocation, puis la naissance de ma carrière.

Vincent Sáez : J’ai pris mes premières photos lorsque mon père m’a donné un boîtier. J’avais 18 ans, et c’était pour documenter mes projets durant mes études d’architecture. Je n’ai, depuis, jamais cessé de faire des images. La photographie est également devenue ma passion. Des années plus tard, j’ai moi aussi décidé d’étudier la photographie à l’école d’art, et le destin a voulu que j’y rencontre Pascual.

Pascual Martínez & Vincent Sáez : Nous avons commencé à travailler ensemble en 2013. Nous avons découvert des références et préoccupations communes, et nous avons pris la décision de nous unir nos compétences et nos connaissances. Ce fut un grand défi, mais cela a très bien fonctionné.

Avez-vous développé une approche photographique commune ?

Nous sommes très intéressés par le comportement humain et la façon dont il interagit avec son environnement, sous sa forme la plus naturelle. Il s’agit d’une certaine manière d’un retour aux sources : nous aspirons à une meilleure connaissance de nous-mêmes et à un éloignement de la société dystopique dans laquelle nous vivons. Nous étudions la société. Et la photographie est un outil d’exploration anthropologique, et d’expérimentation artistique. Dans cette perspective qui positionne l’environnement naturel comme l’axe principal du discours, nous développons des travaux d’auteurs tout en réfléchissant sur la notion d’identité. Nous cherchons à transmettre et à représenter de nouvelles réalités loin des clichés.

Quel est votre processus de création au sein de votre duo ?

Le travail d’un photographe est généralement très solitaire et le mérite individuel prévaut souvent sur celui d’un groupe de travail. Nous avons décidé d’assumer ensemble la paternité de l’œuvre – ainsi que les succès, les doutes et les erreurs. Nous avons renoncé à la paternité individuelle des différentes étapes du processus. Souvent, on nous questionne sur le nom de l’auteur de telle ou telle photo. Nous ne répondons jamais puisque le fait d’appuyer sur l’obturateur de l’appareil ne suffit pas à attribuer la paternité d’une photo. Avant et après cet acte, il y a davantage de travail : conceptualisation, documentation, recherche, traitement, montage… Et cela peut être réalisé par n’importe lequel d’entre nous. Nous avons atteint une telle osmose que parfois, nous ne savons plus qui a signé telle ou telle image.

Comment définissez-vous votre projet The Saxons of  Transylvania ? Est-ce un projet anthropologique, historique ? Une enquête ?

The Saxons of  Transylvania (« Les Saxons de Transylvanie », en français) est un travail de recherche documentaire et multidisciplinaire. Le projet est axé sur le récit historique d’un groupe ethnique d’origine allemande, les Saxons, qui pendant huit siècles ont habité la Transylvanie (région du centre de la Roumanie), et sont maintenant dispersés dans le monde entier.

Il s’agit d’un travail multidisciplinaire précisément parce qu’il couvre à la fois les aspects anthropologiques, et historiques. Nous mélangeons images d’archives, nouvelles photographies, illustrations et textes, avec l’idée d’être les narrateurs d’une histoire où le point de vue serait objectif. Goethe et les frères Grimm sont quelques-uns des conteurs qui ont écrit leur version de cette histoire, chacun à leur manière et dans leur propre contexte. Nous avons fait la même chose qu’eux en adaptant l’histoire à notre époque, en utilisant tous les outils dont nous disposons aujourd’hui, et en ajoutant de nouveaux chapitres au regard de leur version.

Vous êtes particulièrement fasciné par Le Joueur de flûte de Hamelin, une légende allemande notamment transcrite par les frères Grimm, pourquoi ?

Le joueur de flûte de Hamelin raconte l’histoire d’un homme mystérieux qui promet de libérer la ville d’une invasion de rats, à l’aide de sa flûte magique. On lui promet une récompense, mais qui ne reçoit pas l’argent. Pour se venger, il utilise sa flûte et envoûte les enfants. Il les emmène avec lui et les fait voyager sous terre pendant plusieurs jours jusqu’à atteindre la Transylvanie. L’histoire raconte qu’ils y ont fondé sept villes.

Comme la plupart des histoires racontées par les frères Grimm, nous l’avions entendu dans notre enfance. Nous avons été surpris par la relation entre la légende, et l’histoire des Saxons, et par la façon dont la réalité avait été modifiée pour devenir une histoire pour enfants. Avec ici, une fin heureuse, mais dans d’autres cas, le dénouement est assez tragique. Histoire, ou légende, il s’agit d’identité et d’appartenance.

Quelle est la genèse de ce travail ?

L’idée de travailler sur les Saxons de Transylvanie est née lors de nos derniers voyages en Roumanie, alors que nous terminions notre premier travail The tree of life is eternally green (L’arbre de vie est éternellement vert, en français). Un projet amorcé durant une résidence artistique en 2014 à Bucarest, poursuivi par divers voyages pendant quatre ans, et a donné lieu à une publication du premier livre de photos en mars 2018 (édité par Overlapse).

Ces voyages sur le territoire roumain nous ont conduits en Transylvanie. Ses paysages spectaculaires sont propices aux mythes et aux légendes, mais surtout aux histoires vivantes. Nous y avons découvert un environnement totalement influencé par une culture aussi inconnue que passionnante : la culture saxonne.

Nous avons été surpris de découvrir ce territoire parsemé de grandes œuvres architecturales et d’églises fortifiées construites par la communauté saxonne. Une communauté peu représentée puisque dans les villes et villages ne vivent que 2 ou 3 Saxons.

Le processus a duré un peu moins de trois ans. Un temps durant lequel nous avons voyagé pendant des périodes d’un mois afin de nous immerger auprès des Saxons et au sein de leur environnement. Nous avons déjà perdu le compte du nombre de voyages, mais nous savons que depuis le début, en 2014, nous avons parcouru plus de 10 000 km à travers ce vaste territoire.

Et vous avez étudié la communauté saxonne, dans le présent, comme dans le passé ?

Oui, nous voulions raconter l’histoire de notre propre point de vue, en intégrant légende, passé, présent, et les espoirs actuels. Nous avons essayé de montrer les origines de cette culture si influente pour la culture roumaine d’aujourd’hui, mais aussi de raconter une histoire inconfortable.

Les Saxons de Transylvanie étaient une communauté utopique. Les premiers d’entre eux sont arrivés en Transylvanie au XIIe siècle : un roi hongrois avait envoyé un groupe de colons de la région occidentale de l’Allemagne actuelle. Non seulement ils ont créé des villes fortement fortifiées pour se défendre contre les attaques des Turcs et des Tatars, mais ils ont aussi établi un système social équitable et pacifique, où l’esprit de coopération et l’utilisation responsable des ressources de leur environnement leur ont donné de l’avance par rapport au reste de l’Europe.

Après la Seconde Guerre mondiale et jusqu’à la chute du régime communiste en 1989, plus de 70 000 Saxons ont été déportés vers les goulags de Sibérie : leurs droits ont été supprimés et leurs biens confisqués. Surtout, ils ont été privés de leur liberté et du sentiment d’appartenance à une communauté. Il est normal que dans ces conditions de vie, après la mort de Ceucescu, 90 % des Saxons aient quitté la Roumanie. Aujourd’hui, alors que beaucoup ont surmonté le traumatisme, ils se sentent assez forts pour raconter leurs expériences. C’est semblable à ce qui s’est passé en Espagne après la guerre civile de 1939, où de nombreuses familles ont effacé leurs histoires et leurs souvenirs par peur des représailles. Nous avons tous un manque de données dans nos histoires familles et de nombreuses questions non résolues.

Et vous résumez cette histoire en quatre chapitres…

Le chapitre d’introduction fait référence à la légende et au voyage des enfants de Hamelin sous terre, en Transylvanie. Le premier chapitre décrit la communauté saxonne qui a survécu pendant huit siècles. En combinant des images d’archives et des photographies que nous avons prises, nous témoignons de la culture et du territoire. Ce chapitre s’achève par « la terreur rouge ». Le deuxième chapitre raconte l’histoire de la famille Balthes. Un exemple de ce qu’ont vécu de nombreuses familles saxonnes pendant la période communiste. Dans le troisième chapitre, nous nous concentrons sur des histoires plus personnelles des derniers Saxons de Transylvanie. Nous leur avons proposé de collaborer en écrivant leur propre récit. Nous avons ainsi inséré leurs mots, sans modification ni censure. Le livre se termine par une composition des sommets des montagnes Făgăraș enveloppés de brouillard, comme une réflexion finale sur toutes ces histoires complexes et profondément enracinées. Des histoires qui pourraient se perdre, comme le brouillard qui disparaît…et enveloppe en même temps les sommets des montagnes.

Nous travaillons sur un troisième projet qui clôturera cette trilogie centrée sur la Roumanie. L’arbre de vie est éternellement vert est fondé sur un aspect « sensoriel », Les Saxons de Transylvanie met en évidence la composante « spirituelle », et le nouveau projet reflétera les aspects les plus « surnaturels » de la culture roumaine, qui sont précisément ceux qui ont donné naissance à beaucoup de ses mythes, et aussi de ses clichés.

Dans votre ouvrage, vous intégrez images d’archives, et témoignages, quel était votre contact sur place ?

En 2017, lors de notre dernier voyage pour achever L’arbre de vie est vert éternellement, nous avons été invités au festival Fuga Lolelo Qui se tenait dans le village voisin de Cincu. Il s’agissait d’une fête d’origine saxonne, durant laquelle des habitants vêtus de costumes d’époque parcouraient les rues en agitant des cloches et un fouet. Nous y avons rencontré Marlene Stanciu, qui dirige Kraftmade, un réseau d’artisans et de créateurs qui se consacre à la sauvegarde de la culture, et à l’intégration des compétences artisanales du patrimoine roumain dans les activités de la vie quotidienne. Elle est aussi la coordinatrice du festival.

Pendant que nous discutions chez elle, elle a sorti une boîte pleine de vieilles photos familiales. Il s’agissait des photos de la famille Balthes, du côté de ses grands-parents paternels, qui avaient vécu dans la maison où elle habite maintenant. Les Balthes étaient des Saxons ayant eu 4 filles et 2 fils, et ces photos documentaient leur vie, principalement avant la Seconde Guerre mondiale. Nous avons trouvé plusieurs photos coupées, déchirées ou rayées… Comme si quelqu’un voulait effacer une partie de l’histoire de la famille. C’est alors que Marlene a expliqué combien la vie avait été dure pour la famille Balthes. Nous avons poursuivi ce travail d’enquête auprès des habitants saxons. Nous les rencontrions soit par hasard soit par le biais de la communauté.

Une autre rencontre marquante ?

Un jour, nous avons décidé de visiter l’église de Șomartin– le village où nous étions hébergés. Chaque église saxonne a un « détenteur de clé » chargé de son entretien, et de faire visiter aux touristes ou aux curieux. Nous n’avons trouvé personne ni aucune indication pour cette église. Mais sur le chemin du retour, nous avons rencontré Günter. Cet homme aux cheveux blanc était un Saxon. Il était aussi le prêtre d’une autre église aux alentours. Car chaque dimanche, les Saxons religieux essaient de se réunir dans une église différente.

Vous avez choisi un format particulier pour votre livre, pourquoi ?

Nous avons conçu le livre avec Tiffany Jones à partir d’un premier modèle que nous avons réalisé. Nous voulions que l’objet ressemble à un de ces vieux livres que l’on pourrait avoir dans sa bibliothèque. Nous souhaitions qu’il mélange l’histoire, la littérature et la photographie.

C’est pourquoi nous avons inséré différents éléments sous des images. Ce n’est pas un livre de photos standard parce qu’il comprend beaucoup de temps, mais il y a des histoires qui ne peuvent être racontées qu’avec des images et d’autres qui ne peuvent être racontées qu’avec des mots. Nous avons décidé de joindre les mots aux images, et de mêler les nôtres à ceux des autres.

The Saxons of Transylvania, Overlapse, £30, 152 p. 

 

© Pascual Martínez & Vincent Sáez