Avec Speak The Wind, publié par les Éditions Mack Books, la photographe iranienne Hoda Afshar nous amène sur des îles reculées, au large de l’Iran. Dans ces lieux singuliers, le vent prend la forme d’esprits qui possèdent les corps, et tourmentent les habitants.

Au large de l’Iran, de l’Arabie Saoudite et des Émirats arabes unis, au milieu du détroit d’Ormuz, une atmosphère mystérieuse a émergé sur de petites îles. Résultats de plusieurs siècles d’histoire difficiles, et de nombreux échanges culturels et économiques, des croyances singulières imprègnent la vie des habitants. La nature domine les esprits, et un élément en particulier sème la discorde – le vent. Parfois symbole d’une force divine, d’un souffle cosmique, les mouvements de l’air entretiennent ici une dimension funeste. Ils possèdent les hommes et insufflent des maladies sinistres. Pour s’en débarrasser, un chaman doit être convoqué pour dialoguer avec les esprits, et négocier leur départ de la personne atteinte. Lors de ces rituels, encens, musiques et danses se mélangent dans des chorégraphies hallucinantes. Une réalité à la fois saisissante et effrayante qui a amené la photographe iranienne Hoda Afshar à s’intéresser à ces coutumes. Avec Speak The Wind, l’artiste s’aventure sur ce territoire surréel et enquête sur l’insaisissable pouvoir de cette force invisible. Publié par les éditions Mack Books, l’ouvrage se lit comme un récit chimérique cherchant à mettre en images l’influence de ce courant imperceptible.

En guise de postface, l’anthropologue australien Michael Taussig emprunte une thèse au philosophe Walter Benjamin pour évoquer l’importance symbolique du vent. « Les vents de l’histoire ont déterminé le récit du commerce entre les continents, du partage de la musique, des matières premières et des esclaves, sans parler de toutes les sensations indéfinissables qui nous guident dans la vie ». Situées face à la pointe extrême du sud de l’Iran, et entourées de nations aux cultures diverses, les îles explorées par Hoda Afshar ont longtemps accueilli des exilés de tous bords. Alors, en fonction de la direction du vent, les malédictions ne sont pas les mêmes, ainsi que les rituels. « Le plus extraordinaire est de voir la personne possédée par un esprit, qui cherche à se guérir, recouverte d’un grand tissu, se tordant et dansant. Pendant ce temps, les percussionnistes jouent et le chaman récite la poésie du vent en swahili, en arabe ou en farsi, selon l’origine du vent », raconte l’anthropologue. Un spectacle certes merveilleux, mais qui porte en son sein une gravité hors normes. Cachées dans le pli de certaines pages, des paroles d’habitants en témoignent : « Ils racontent que c’est dans l’air, que c’est comme de la fumée. L’esprit se glisse à l’intérieur de votre corps, et vous n’avez aucun contrôle sur lui ». « Ils vivent là, dans votre tête, et vous puniront pour vos erreurs ». « Ils vont hanter vos rêves si vous ne leur donnez pas ce qu’ils demandent ». Une lourdeur qui contraste frontalement avec l’apparence légère de ces vents.

Une anxiété pesante

Au lieu de capturer directement ces cérémonies, Hoda Afshar décide de les suggérer subtilement dans ses compositions. Car dans ses prises de vue, on n’aperçoit jamais la moindre agitation – seulement une anxiété pesante, qui s’immisce dans tous les recoins du territoire, même dans les plus intimes. Et par l’essence même du médium photographique, ses images semblent figer le temps. Ici et là, le sable et les rochers dressent un paysage archaïque suspendu dans une époque inconnue. Comme sculptés par les éléments, les hommes et les femmes qui peuplent ces terres s’apparentent à des statues – car les vents qui possèdent leurs corps paraissent également ternir leurs âmes. Alors, comme pour insuffler la vie, la mise en scène photographique anime ces personnes dans le plus grand des silences. Une discrétion qui, comme l’explique la photographe, respecte les craintes des habitants qui n’osent parler ouvertement de la force du vent, par peur de son pouvoir. Même s’ils sont invisibles, la parole risque de manifester ces esprits malfaisants.

Dans la Grèce antique, le terme « pneuma » signifiait à la fois le souffle et l’âme – comme si le cours de l’histoire avait déjà été écrit dès le temps des premières civilisations. Alors, quand les bourrasques frappent de tous côtés les îles du détroit d’Ormuz, depuis longtemps imprégnées de croyances mystiques, invoquer la colère divine ne semble pas si absurde. Et à en croire de nombreuses œuvres littéraires, cette crainte serait universelle, comme le suggère l’anthropologue Michael Taussig. « Pensez au sirocco qui vient du nord de l’Afrique et traverse la Méditerranée. Le même qui fournit l’atmosphère sinistre qui anime La Mort à Venise de Thomas Mann. Ou aux vents de Santa Ana qui balaient le sud de la Californie vers le nord et que Joan Didion évoque dans son essai Los Angeles Notebook, ce vent qui met les gens à cran. Pensez aussi aux rafales de vent qui descendent du nord-ouest à travers les Pyrénées et qui, d’après ce que j’ai entendu, peuvent vous rendre fou », raconte-t-il. Armée de la même intuition, Hoda Afshar documente, avec Speak The Wind, l’histoire de ces vents et les traces visibles qu’ils ont laissées sur les territoires et leurs habitants. Recluses au milieu du détroit d’Ormuz, ces îles aux quatre vents deviennent ainsi les berceaux bien réels où se manifestent les traces tangibles de l’invisible.

Speak The Wind © Hoda Afshar