Avec Hiroshima Graph, le photographe Yoshikatsu Fujii inaugure une série de travaux sur les guerres qui marquèrent son archipel. Dans deux livres auto-édités, l’artiste japonais mêle le personnel et le document, et exhume les souvenirs de ceux qui ont vécu l’horreur de la bombe atomique.

« Le 6 août 1945 fut le jour zéro. Le jour où il a été démontré que l’histoire universelle ne continuera peut-être pas, que nous sommes en tout cas capables de couper son fil, ce jour a inauguré un nouvel âge de l’histoire du monde. (…) Nous vivons en l’an 13 du désastre. » C’est ainsi que dans L’homme sur le pont (1959), Günther Anders annonce une ère sans précédent. Reconnu comme un des principaux penseurs de la destruction de l’humanité, pionnier des mouvements antinucléaires, le philosophe allemand n’a cessé d’alerter sur les dangers immédiats comme durables de la bombe atomique. Sa peur était bien légitime quand deux d’entres elles, lâchées par les États-Unis sur Hiroshima et Nagasaki (respectivement les 6 et 9 août 1945), réduisirent à néant ces deux villes et leurs habitants. Ces deux seules bombes A utilisées contre une population civile mettaient alors un point terriblement ultime à la Seconde Guerre mondiale.

Pour ne pas oublier, le photographe japonais Yoshikatsu Fujii publie Everlasting Flow, second volume de sa série Hiroshima Graph consacrée aux stigmates des guerres qui ravagèrent cette région. « À Hiroshima, d’où je viens, nous avons l’habitude d’observer un moment de silence aux dates de ses deux bombardements, explique-t-il. Quand je suis parti vivre à Tokyo, pour mes études, j’ai été surpris que personne ne le fasse. J’ai senti que tout le monde était indifférent à ces évènements du passé. La conscience des jeunes générations s’estompe ». Il décide alors de quitter son emploi et de retourner dans sa province. Là, Yoshikatsu Fujii ressent le besoin de raconter ces drames. Une tâche qui, de son propre aveu, s’annoncera plus compliquée qu’il n’y parait. Malgré toute la littérature à ce sujet, il reste peu de témoins vivants. Et les autorités locales sont-elles prêtes à l’aider ?

L’île aux lapins

« À mon retour, je pensais que je pourrais créer une œuvre sur les bombardements tout en étant implanté à Hiroshima, confie-t-il. Je me suis vite rendu compte que j’étais naïf. Je n’avais aucune expérience de la guerre. J’ai donc détourné mes difficultés et ai commencé par traiter un autre sujet qui me rapprocherait de mon idée initiale ». C’est ainsi que Yoshikatsu Fujii débute la réalisation de Rabbit abandon their children, qui constituera la première partie d’Hiroshima Graph. Une histoire méconnue au fil du temps pourrait disparaître de la mémoire collective, même au Japon. Et pour cause, beaucoup des documents qui la concernent ont été classifiés ou tout simplement détruits. Encore aujourd’hui, les médias ne semblent pas disposés à évoquer cette part sombre de l’histoire du pays du Soleil-Levant.

Nous sommes sur la petite île d’Okunoshama, toute proche de Takeaha, dans la préfecture d’Hiroshima. Celle qu’on surnomme « l’île aux lapins » en raison de la surpopulation du mammifère est un lieu de villégiature pittoresque qui accueille touristes nationaux et étrangers dans une parfaite quiétude. Pourtant, quelques décennies plus tôt, alors que fait rage la Seconde Guerre sino-japonaise (1937-1945), l’endroit offre un tout autre visage. À cette époque, elle est un des lieux importants de la production de gaz toxiques et d’armes chimiques. Plus de 6 700 ouvriers, ignorant les risques qu’ils encourent, redoublent d’efforts pour rattraper le retard que le Japon enregistre dans le déploiement de gaz toxiques destinés à la guerre. En 1942, au pic de sa production, l’île sort 1 600 tonnes d’armes chimiques de ses usines. Ces dernières continuent de se répandre dans la terre et hanter les murs de leurs résidus polluants.

Pulvérisée par l’explosion

Pour rendre compte de ce passé, Yoshikatsu Fujii a mixé les techniques. Il a recueilli des témoignages d’ouvriers empoisonnés et collecté de rares images d’archives, qu’il a combinées à ses propres photographies des bâtiments et équipements abandonnés après le conflit. « Il est important de comprendre l’étendue des dégâts subis par l’île, mais l’utiliser comme un appel à la paix serait d’une platitude creuse, affirme-t-il. Quel meilleur narrateur des horreurs de la guerre qu’un acteur de son héritage et les usines elles-mêmes. Rien ne peut transmettre ses ravages aussi profondément. » Alors que le premier volume d’Hiroshima Graph prend forme, il entrevoit le deuxième et envisage enfin la direction que prendra son travail. « C’est en ayant recours à un mélange entre photographies et archives sur Rabbit abandon their children que j’ai compris comment progresser sur le bombardement d’Hiroshima. »

C’est donc en réutilisant la technique initiée dans la première partie d’Hiroshima Graph que le photographe aborde la conception d’Everlasting Flow. Ce projet sur le bombardement d’Hiroshima amène les mêmes difficultés que celles rencontrées à l’occasion du précédent ouvrage. Peu d’images de la période existent, la grande majorité d’entre elles ayant été pulvérisées par l’explosion. Par chance, la famille de Yoshikatsu Fujii a stocké des clichés dans une maison de campagne hors du champ de destruction de la bombe. Ces vestiges seront la matière première de l’ouvrage. Si beaucoup des témoins de l’horreur ont disparu, la grand-mère de Yoshikatsu est toujours vivante. Avec lui, elle tente de se souvenir.

Les hibakusha

« Un petit matin d’été, dans un ciel bleu clair et pur, une seule et unique bombe a été lâchée. En un instant, la ville s’est transformée en mer de feu et Hiroshima a tout perdu. » Par ces mots, Yoshikatsu Fujii introduit Everlasting Flow. Cette description sans fioriture traduit bien l’effroi sans précédent que connurent la cité et ses habitants. Bien qu’elle souffre de multiples cicatrices, la grand-mère du photographe, aujourd’hui âgée de plus de 90 ans, se rappelle avoir été protégée miraculeusement par son logement. Ces êtres revenus de l’enfer, ce sont les hibakusha, une frange de la population qui porte désormais les traces de LA bombe jusque dans leur chair. « Ma grand-mère fait parti de la moitié des gens qui, situés à moins 1,2 km de l’impact, sont restés en vie plus de 24h. Elle s’en est sortie parce qu’elle était chez elle. « Ils auraient pu survivre s’ils avaient été à tel ou tel endroit », me dit-elle. Vous ne pouvez pas imaginer le regard profondément triste de ma grand-mère lorsqu’elle évoque des personnes qui, selon elle, auraient pu être sauvées. »

À l’instar des survivants qui livrent leurs récits dans Rabbit abandon their children, sa grand-mère tente d’apporter sa pierre à un édifice mémoriel qui en a grandement besoin. Une parole qui permet de donner un visage à l’ignominie qui s‘est jouée. « Nous avons l’habitude de parler des dégâts de la guerre en termes chiffrés, en milliers de morts, ça n’a plus vraiment de rapport avec la réalité, analyse le photographe. Mais si vous vous intéressez aux histoires personnelles et aux êtres, il y a une pluralité et des centaines de thèmes nouveaux à aborder. » C’est pourquoi Yoshikatsu Fujii compte poursuivre le travail engagé. Il souhaite que ces témoignages soient transmis aux jeunes générations. Pour lui, le bombardement d’Hiroshima tel qu’il est enseigné dans les écoles est trop rébarbatif, partiel et ennuyeux. Mais il en a conscience, pour que cette catastrophe ne se répète pas, la tâche s’annonce difficile. « Je suis très pessimiste, conclut Yoshikatsu Fujii. La guerre continue toujours quelque part sur le globe. Nous ne devons pas oublier que des tragédies comparables à Hiroshima se préparent sans cesse dans le monde. Seul l’effort humain nous sauvera. »

Hiroshima Graph : Everlasting Flow, auto-édité, 29 500 ¥, 314 p.

© Yoshikatsu Fujii