Avec Glory Melancholy, un projet auto édité en un tendre ouvrage, Morgane Bohn revient sur les traces d’une île au large de Bali devenue fantôme durant les deux ans de crise sanitaire. Un conte de vies abandonnées qui résonne comme un hymne à la résilience et à l’instant présent.

Nous sommes en avril-mai 2020, sortie de deux ans de pandémie mondiale et de préoccupations existentielles, Morgane Bohn décide, sous les bons conseils d’un ami réalisateur, de se rendre trois semaines dans ce lieu « paradisiaque » en Indonésie à Nusa Lembongan. Dans le but de se ressourcer hors du tumulte parisien et de renouer avec son lien d’antan à la photographie, elle s’arme de son boîtier numérique délaissé un an en réparation, et s’envole pour Bali. C’est non sans surprises qu’elle atterrît sur un lieu vide d’activités et de présences humaines. « L’île venait de rouvrir quinze jours avant mon arrivée. Lorsque nous avons débarqué en bateau, il faisait nuit noire. Je n’avais plus de batterie sur mon téléphone, alors j’ai pris des photos avec le flash pour m’orienter dans la pénombre. À mesure que j’avançais, et en regardant les images, je me suis rendu compte que je m’aventurais dans un hôtel abandonné. J’y suis retournée le lendemain, puis les jours qui ont suivi, allant à la rencontre d’hôtels qui me réserveraient le même accueil. » Là-bas déjà, son projet prend forme et l’idée d’un ouvrage découle aussitôt. Des témoignages ou des pensées éparses sont dès lors regroupés dans des dizaines de pages Word, bien rangés dans un coin de son bureau numérique. Désireuse de creuser davantage, elle repart alors quelques mois plus tard en août pour rendre compte des éventuelles évolutions et s’enrichir d’autres témoignages.

Désuétude et solitude entretenues

Avec ce titre évocateur Glory Melancholy (Glorieuse Mélancolie), Morgane Bohn fait l’éloge d’une nostalgie qu’elle a elle-même ressentie à la visite de ces terres. Comme enfermée dans la promesse d’une gloire inassouvie, cette île a été la victime du tourisme de masse et s’est retrouvée isolée une fois de plus à l’arrivée de la crise sanitaire, en étant délaissée par les gouvernements. Néanmoins, loin du monde et enfermée dans son insularité, elle s’est conservée du fléau de la maladie, se préservant ainsi de disparitions humaines. Apatride et solitaire, elle s’est alors auto entretenue dans des ruines qui ne faisaient que croître. « Il y avait une dichotomie dans les paysages. Si dans certains lieux la nature avait repris ses droits, des traces de vies persistaient sans que je n’aperçoive personne. Les lieux qui résistaient étaient ceux entretenus par les locaux, ou des habitants des environs de Bali venus travaillés gratuitement pour préserver l’île. Dans le but de se préparer à une éventuelle réouverture, ils sont restés là pour faire tourner les clims, changer les ampoules, nettoyer les piscines… Les espaces laissés pour compte appartenaient aux occidents qui, à l’annonce des confinements, sont partis en laissant tout tel quel derrière eux », raconte Morgane Bohn.

Lentement, l’île s’apprivoise dans la douce froideur de ses lits déserts et de ses piscines profondes. Les pas et les marques de vies ne se lisent que par les allers-venues et les départs discrets. Des changements dans le paysage s’opèrent sans qu’on puisse discerner qui que ce soit. Tout se meut dans un silence sacré. Des clefs rouillées, des cadenas brisés, des portes ouvertes… Ces détails qui en disent long sur l’ébranlement de l’île. Dans l’ensemble des images résiste un vague à l’âme ambiant. Pour autant, c’est bien la résistance commune et communicatrice des habitants qui les ont maintenus à flot. « Dans les croyances hindoues, lorsque quelqu’un meurt, on continue à célébrer son âme qui, elle, survit. Tant que cette personne n’est pas incinérée, on doit s’occuper de cette âme. On couvre alors les tombes d’offrandes, on les protège du soleil par des ombrelles… Et c’est exactement ce qu’ils ont fait pour l’île en tant que telle. Tout a été mis en place pour continuer à faire vivre l’âme de Nusa Lembongan », explique-t-elle. Au cœur de ce chaos, où les activités touristiques avaient disparu, l’environnement général a de fait paru résister aux dégâts. Il a survécu dans des cieux incandescents d’où persistait la présence d’un « Dieu » libérateur et éternel. Car, s’il y a de la mélancolie dans le regard de Morgane Bohn, le mot n’ayant pas de traduction littérale en Indonésie, elle n’existe pas pour les résidents de Nusa Lembongan. Victimes ou non, tous apprennent à ne pas regarder en arrière, à continuer à voir plus haut, plus loin, dans l’éclaircie d’un orage, ou dans la sagesse des arbres centenaires. Sous leurs blessures, le temps défile et la vie continue, même si tout peut s’arrêter demain.

 

Glory Melancholy, auto-édition limitée à 50 exemplaires, 55€, 104 p.

© Morgane Bohn