Francisco Franco est enterré à quelques kilomètres de Madrid, dans un « mausolée mégalomane ». Et savez-vous qu’il est interdit de photographier l’intérieur de la chapelle funéraire ? Dès lors comment révéler le tabou espagnol du franquisme et son héritage ? Réponse avec Patrick Cockpit et son ouvrage Franco & moi, publié aux éditions Revelatœr. Un projet délicieusement satirique – à l’image de son photographe – exposé à Cergy Pontoise, à l’occasion du festival du Regard.

Fisheye : Qui es-tu Patrick ?

Cockpit Patrick : Ah oui, c’est une bonne question. Ça fait plus de quarante ans que je me la pose, je n’ai pas encore de réponse bien définie. Je suis photographe, je fais des photos, c’est l’une des raisons pour lesquelles je me lève le matin. Je travaille pour l’institutionnel, parfois pour la presse et pour quelques maisons d’édition. Je me spécialise dans le portrait, mais dans la pratique, comme beaucoup de photographes, je fais un peu de tout, du papyrus égyptien aux gaz lacrymogènes en passant par les cabinets d’assurance et Gérald Darmanin face au micro, content de lui, et de son existence misérable.

Quelle est la genèse de ton projet Franco & moi ? Comment t’es venue l’idée de documenter un tel sujet ?

Au départ, c’est une conversation avec Maud Taylor, iconographe au Parisien Magazine, qui m’a mis sur cette piste. Elle a le même humour pourri que moi quand on s’approche du fascisme. Du coup, j’ai eu envie d’aller voir ça de plus près, d’autant que j’avais déjà commis deux bouquins dans la même veine. Week-end à Oswiecim et Week-end à Pripiat, consacrés au tourisme à Auschwitz et Tchernobyl. La maison d’édition a coulé après ça, c’est un truc qui m’arrive souvent. Mais la genèse est là, découvrir un endroit marqué par l’histoire et traiter son décalage contemporain, avec humour si possible. Par contre, je n’utiliserais pas le mot « documenter », je respecte trop les photojournalistes. Dans Franco & moi, je développe une approche latérale, très personnelle, absolument pas journalistique, même si on peut tracer quelques parallèles.

Sensibiliser les nouvelles générations au franquisme… Montrer qu’il est possible de photographier l’invisible… Quelles ont été tes motivations ?

Tout ça, ça vient après. Sur le moment, je ne sensibilise personne, je ne montre rien, je me bats avec l’appareil photo, les autorités, les interdictions, la lumière, le cadre, les lignes, la météo, la thune, etc. Ma motivation est d’abord politique. Souligner l’absurdité de notre existence inepte. Dit comme ça, c’est un peu grandiloquent, mais quand on se retrouve au pied de l’immense croix d’El Valle De Los Caïdos, quel autre sentiment peut-on avoir, sérieusement ? J’ai la même sensation au pied de l’Arc de Triomphe à Paris, je soupire, je glousse, je me dis « quelle blague. » Tout part de là. Après, on peut intellectualiser. Je me concentre sur le totalitarisme parce que c’est ce qui définit le 20 et 21e siècles. Le totalitarisme et ses conséquences, le totalitarisme et sa mise en spectacle. Me foutre de la gueule de tout ça, c’est une façon de lutter contre, de repousser l’ineptie, de combattre le désespoir. C’est bien plus efficace en riant.

D’où te vient ce besoin de tourner en dérision ce pan de l’histoire ? 

 Je ne tourne pas en dérision l’histoire. C’est sa représentation et son usage dont je me moque. J’ai commencé par aller à Auschwitz avec Martin Barzilai, un ami photojournaliste, uniquement parce qu’on nous avait dit qu’il y avait des pizzerias dans le camp. Sur le coup, ça m’avait paru tellement délirant que l’idée m’avait fait éclater de rire. La réalité est évidemment plus complexe, mais l’idée est là. Sous le portail « Arbeit Macht Frei », j’ai vu des gamins faire des selfies, j’ai vu Michael Kenna faire tout un bouquin débile et pompeux ( Auschwitz, l’impossible oubli, non mais pitié, quand t’es dans un camp, tu n’as pas besoin d’en rajouter, de faire du noir et blanc avec du brouillard et de jolis effets de profondeur de champ, tu n’as pas besoin d’esthétiser à outrance), j’ai surtout vu des jeunes qui bâillaient d’ennui parce qu’il fait trop froid, qu’il fait trop chaud et que c’est chiant, un camp. Je me suis dit que ça résumait le monde moderne et le fatalisme de l’histoire. Dans quelques années, il n’y aura plus personne pour avoir vécu cette réalité-là. Il ne restera que l’histoire. Et l’histoire, c’est le monument à Waterloo, c’est une mauvaise note au bac, c’est un musée avec des « installations » et du multimédia. Des armées de scénographes et de communicants s’en emparent. Encore une fois, ce n’est pas l’histoire que je tourne en dérision, absolument pas, évidemment pas, c’est la mise en spectacle de l’histoire, sa consommation, sa transformation en divertissement.

Est-ce que l’humour est la solution à cette (ta) grande quête : photographier l’invisible ? 

L’humour est la solution à toutes les quêtes. Je fuis comme la peste les gens qui en manquent ou qui m’assènent que la photo, coco, c’est sérieux tu vois. Mais en ce qui me concerne, c’est plus l’absurdité qui me motive, et qui génère l’humour. À part ça, je n’ai pas de quête. J’ai écrit sur une bio que je voulais photographier l’invisible parce que ça fait classe et qu’avec ça, je me dis qu’un·e icono de Libé me confiera un portrait, mais ça n’arrive pas, évidemment.

Plus largement, peux-tu m’expliquer en quoi l’humour, le sarcasme sont essentiels à ta vie, à ta création ?

Je ne sais plus si c’est Michel Sardou ou Kant qui a dit que l’humour est la politesse du désespoir. En tout cas, je souscris vivement à cette vision. Pas de tragédie sans humour, pas de comédie sans tragédie. C’est du Shakespeare (je crois). La vie est tragiquement drôle. Voilà.

Peut-on rire de tout ?

Absolument.

Comment se prépare-t-on à suivre les traces de Franco ?

Hmmm, difficile de répondre. Il faut avoir un intérêt intellectuel et politique sur cette question. Et sans doute des liens avec le pays, ce qui est mon cas. D’un point de vue pratique, c’est très simple. On y va. Ça commence comme ça. Ensuite, on digère, et puis on y retourne. Et encore. Et encore. Après, on taille dans la matière.

Quelles ont été tes références ?

Mes références photographiques tournent surtout autour du portrait (Bill Brandt, si tu m’entends, sache que je t’aime), donc c’est inadéquat pour un boulot comme Franco & Moi. Du coup, c’est plutôt littéraire. La première référence vient du Gonzo et des écrits de Hunter S. Thompson, évidemment. J’ai vraiment conçu le texte comme ça, d’un coup, dans l’urgence. Le reste, c’est la littérature qui traite du totalitarisme. Nous autres, de Zamiatine,  le Talon de fer , de London, Un bonheur insoutenable de Levin, Neige, de Kavan, Le temps des tempêtes, de Sarkozy et quelques autres, dont Orwell, bien sûr. Mais je ne suis pas sûr que ça réponde à la question.

Comment as-tu vécu ton séjour en Espagne ?

Très bien, merci. J’en ai fait plusieurs. J’y vais souvent. Je parle la langue, ça aide. Et le recul dont je bénéficie m’est très utile pour regarder les choses un peu plus froidement.

La première image réalisée ?

Le dinosaure. C’était au Pays basque. En le photographiant, j’avais l’idée qui trainait dans un coin de ma tête, je me suis dit que ce serait la première image de cette future série.

S’il y avait un regret ? Une image manquante ?

En Espagne, c’est tout le franquisme qui est invisible. Donc oui, pas une image, mais des images manquantes. Mais pour répondre à la question plus précisément, j’aurais aimé faire les portraits des gardes civils et des vigiles qui surveillent le lieu. J’ai même contacté le ministère pour ça. Même chose du côté des bénédictins qui veillent sur la chapelle. Merci de votre intérêt, mais non.

Qu’as-tu appris sur Franco, et la transmission de l’histoire en réalisant ce travail ? 

Sur Franco, rien que je ne sache déjà. La transmission de l’histoire, c’est beaucoup trop pour moi. Tout le monde sait que l’histoire est écrite par les vainqueurs. C’est encore plus visible en Espagne.

Et sur toi, et la vie en général ?

Vas-y on n’est pas chez Augustin Trappenard, là. Chaque photo nous change, non ? Chaque ligne.

À qui s’adresse cet ouvrage ?

J’ai remarqué en traînant au Festival du Regard que le projet plaisait à toutes les générations. Les adultes s’amusent de la narration et des propos politiques. Les gamins aiment les gros mots. Je n’ai pas eu de retours négatifs. J’en déduis que ça s’adresse à tout le monde. J’aimerais qu’une maison d’édition espagnole le publie là-bas.

Franco & moi, en trois mots ?

En trois mots, je n’y arriverai pas. Mais j’avais fait un slogan pour sa sortie : « Un livre gai et drôle sur un fasciste mort. » J’aime bien.

Franco & moi, Les éditions Revelatœr, 20 €, 80 p.

 

© Patrick Cockpit