Dans un artbook de plus de 500 pages et autant d’images, le photographe français le plus connu du milieu hip-hop revient sur une carrière remplie d’anecdotes plus folles les unes que les autres. Pour Fisheye, Fifou évoque son parcours rocambolesque de « punchlineur visuel ». 

Kool Shen, Booba, Rim’K, Soprano, Sexion d’Assault… Et même Manu Chao ! Fabrice Fournier, alias Fifou, a côtoyé et photographié les plus grands, les rappeurs les plus marquants, toutes générations confondues. Des artistes indépendant·es récent·es tels que Benjamin Epps aux gros labels en passant par des stars planétaires comme Prodigy lorsqu’il exporte son talent en 2007 aux Etats-Unis, Fifou semble avoir tout vu et tout connu. Pourtant, son histoire démarre humblement dans un studio de 9m2. Il y développe son amour du graphisme, ainsi que sa passion pour le hip-hop des années 1990 et ses pochettes d’album saisissantes.

Son parcours, c’est Bastien Stisi – rédacteur en chef adjoint à Radio Nova – qui nous le raconte dans un artbook intitulé Archives, publié aux Editions Cliques en novembre dernier. L’ouvrage est aussi accompagné d’une préface poétique du rappeur Oxmo Puccino, le « Black Jacques Brel » : « Pour moi, avoir Oxmo en ouverture est une fierté. C’est un ami proche, mais surtout l’une des personnes qui me connaît le plus, qui m’a vu grandir dans cet univers. Artistiquement il m’a toujours inspiré et accompagné lors de mes nuits créatives », précise le photographe. Côté image, on retrouve des pochettes cultes, des photographies inédites, des making-of de covers devenues légendaires parmi les amateurs de rap français, témoignant d’une culture et d’une époque.

 

Started from the bottom…

« J’ai commencé la photographie par accident, car j’étais avant tout illustrateur et graphiste. Très jeune je faisais un peu le couteau suisse dans différents magazines hip-hop comme Radikal, The source… Souvent, durant les bouclages il m’arrivait de prendre un appareil photo pour capturer des artistes durant des interviews », explique Fifou. Le jeune homme croise alors la route de Christopher Gstalder, photographe reconnu avec lequel il monte un binôme : « lui faisait les photos et moi le graphisme autour. De fil en aiguille j’ai observé et je me suis lancé. J’ai commencé par prendre en photo des artistes de rap indépendant, puis des plus confirmés comme la moitié de NTM : Kool Shen. »

Entre temps, Fabrice Fournier expérimente, apprend la photo dans la rue et s’inspire du milieu hip-hop tout autant que des plus grands noms du huitième art, tels Helmut Newton, David LaChapelle, Terry Richardson et Jonathan Mannion. Parmi ses principales inspirations, il cite aussi le cinéma américain et plus spécifiquement les thrillers dont l’univers le passionne : « Souvent dans mes moodboards on peut retrouver des références extraites de grands classiques de Scorsese ou de Tarantino. » Fifou refait aussi des photos de présentation d’escort pour mettre de l’argent de côté, bosse dans des studios au black… Le jeune artiste ne suit pas les règles, mais son audace fera sa réussite.

… Now we’re here

Si Archives est déjà composé de 560 pages, le livre devait initialement en contenir 800 : « Cela a été une torture pour moi de choisir, car je voulais vraiment mettre tous·tes les artistes que j’ai pu rencontrer. Lorsque j’ai sorti mes archives de mes disques durs, j’ai eu un moment de panique : le nombre d’images est assez hallucinant car je shoote avec frénésie depuis plus de vingt ans », confie Fifou. Toutefois, du photographe boulimique de ses premières années cherchant à se faire un nom et à vivre de sa passion, l’autodidacte privilégie aujourd’hui des travaux plus maîtrisés et réfléchis.

L’album Noir Désir de Youssoupha, sorti en 2012, fut pour lui un tournant : « Cette pochette a été mon premier visuel purement photographique et beaucoup de personnes m’en reparlent encore aujourd’hui. Je sortais d’une grosse période de visuels très photoshopés et je ne me sentais pas encore véritablement photographe jusqu’alors. » Parmi les travaux récents dont il est le plus fier, Fifou cite la cover d’Imany de Dinos, réalisée à l’argentique, pour sa poésie, son aspect sombre et granuleux. Il mentionne également l’album Moussa de Prince Waly : « elle représente ce que j’aime le plus dans une pochette : percutante, minimaliste et avec beaucoup de symbolisme », évoque le photographe.

Devenu entrepreneur et directeur artistique, Fifou cherche toujours à sortir de sa zone de confort et explorer les possibilités offertes par le médium photographique : « Depuis quelques années, grâce à l’argentique, je me suis mis à être particulièrement attiré par la street photography, le grain et les aspérités. Je dirais que mon approche est très instinctive, voire brute. Je me qualifie comme un punchlineur visuel. J’aime choquer, percuter la rétine. » Le photographe de rappeur star, devenu plus illustre dans le milieu que bon nombre de ses modèles, entend rendre au hip-hop ce qu’il lui a donné, en hommage au mouvement et à la musique qui le berce depuis son adolescence : « Avec Mouloud [Achour, journaliste et fondateur de Clique Editions], nous avions cette volonté de créer un véritable carnet de voyage graphique du rap français. »

 

Archives, Clique Éditions, 59€, 560 p.

 

© Fifou