Avec Daily Weeding, publié aux Éditions Note Note, le photographe polonais Kuba Ryniewicz explore son espace, et sa communauté. Un récit intime, mêlant humour, familiarité, et réflexions sociétales.

Corps figés en plein mouvement, poses incongrues, scènes loufoques sublimées par une lumière naturelle… Les images de Kuba Ryniewicz nous invitent à interroger notre vision de l’esthétiquement plaisant, à questionner l’honnêteté d’un portrait, d’une expression, d’une silhouette. Inspiré par son entourage et son environnement, le photographe crée depuis plusieurs années des œuvres aux frontières du documentaire et de la narration. « J’aime aussi l’idée de l’animisme. Lorsque je shoote des natures mortes, j’essaie de capturer l’âme de mon environnement, des objets. J’approche également tous mes modèles de la même manière, je les traite avec la même dignité, qu’ils soient des amis ou des célébrités », précise-t-il.

D’origine polonaise, l’auteur a élu domicile à Newcastle il y a 16 ans. Un nouvel environnement qui nourrit sa pratique artistique, tout en le projetant dans une culture jusqu’alors inconnue. « Après tant d’années, j’ai enfin pris la décision d’appeler cette ville “mon foyer”. Pourtant, les événements politiques récents, les rhétoriques anti-migratoires et l’environnement généralement hostile rendent les choses difficiles pour les étrangers comme moi, mais aussi pour les communautés locales », confie Kuba Ryniewicz. Et, lorsque les Éditions Note Note lui proposent de développer un projet autour de Newcastle, c’est naturellement que l’auteur choisit de mettre en avant son propre espace. Un lieu intime, paisible, où le positivisme règne, malgré un contexte sociopolitique complexe. Un lieu où les corps demeurent libres d’évoluer, de se libérer, de se dévoiler, sans jugement ni mal-être. « Je pensais depuis longtemps à développer un projet autour des communautés que l’on construit – la famille, les amis, mais aussi nos routines quotidiennes. Une manière de confectionner une géographie de notre chez nous dans l’espace public », poursuit-il.

La poésie du quotidien

Ainsi nait Daily Weeding (désherbage quotidien en français, NDLR). Un recueil d’images mettant en scène l’ordinaire, la beauté de l’oubliable, les moments de grâce cachés dans un échange futile, ou spontané. « Le titre rend hommage aux habitudes auxquelles on ne fait plus attention. Une des images du livre représente Jon, qui tient des mauvaises herbes à la manière d’un bouquet. Je me suis dit qu’elle représentait bien cet objet : quelque chose de méditatif, de simple, et à la signification claire », explique Kuba Ryniewicz. Et, à la manière de ces plantes qui poussent, qui s’enracinent dans nos espaces et se multiplient, les clichés du photographe parviennent à occuper toute la place, à attirer l’attention. Habitué des commandes du monde de la mode, l’auteur conçoit ici un récit hors des idéaux de beauté imposés par le milieu. Sur les pages de Daily Weeding, les corps sont décomplexés, relâchés. Ils s’expriment, libres et heureux, sans aucune allusion sexuelle. « Je trouve le concept de nudité souvent restrictif, oppressant. Si je prends, par exemple, en photo une main sans gant, l’image pourrait être un “nu”, et pourtant elle ne serait jamais considérée comme telle… », s’amuse l’artiste.

Et c’est avec un humour désarmant qu’il fusionne les diverses thématiques qui l’inspirent : « la famille, la beauté, l’animisme, l’intimité, l’ordinaire, le nord de l’Angleterre… Tous écrasés ensemble en un seul projet ». Un joyeux désordre complété par les textes de Yelena Moskovich et Olivia Laing, qui ajoutent, grâce à leurs mots, une certaine poésie dans le quotidien, un charme à la répétition. Baignés par la lumière chaleureuse du soleil, ses sujets se donnent, s’abandonnent, avec une confiance totale. Un ensemble coloré, ponctué par quelques monochromes dramatiques – comme un clin d’œil à l’ennui de l’existence, et à l’envie de venir le tromper. « Cette palette de couleurs riches est emblématique de ma pratique. Dans cet ouvrage, elle apporte un côté relaxant. Voir le bon côté des choses dans le climat actuel est quelque chose de très sous-estimé », conclut Kuba Ryniewicz. Alors, en parcourant les pages du livre, il nous faut, tout comme son auteur, parvenir à se laisser troubler par la magie du familier. Réussir à percevoir la splendeur d’un jardin dévoré par les herbes sauvages, aussi banal qu’enchanteur.

 

Daily Weeding, Éditions Note Note, 40€, 96 p.

© Kuba Ryniewicz