Avec Cut it Short, paru aux éditions Kehrer, Michal Solarski et Tomasz Liboska partent sur les traces de leurs souvenirs communs. Dans un livre plein de nostalgie, les deux amis polonais retournent dans leur ville d’origine pour retrouver l’insouciance et l’insolence de leur jeunesse. Une histoire presque universelle de l’adolescence.

Le mythe de Samson est célèbre. Recrutée par les ennemis du héros biblique, Dalila, femme fatale et vénale, le séduit afin de connaître les raisons de sa force légendaire. Amoureux, Samson lui révèle son secret et lui apprend que sa puissance vient de ses cheveux. Sans hésiter, Dalila le trahit. Elle l’endort sur ses genoux et rase ses sept tresses pendant son sommeil, le privant ainsi de sa force et du secours de Dieu. L’importance des cheveux dans l’histoire ne se limite pas à ce récit fabuleux. Dans de nombreuses sociétés, ils revêtent une signification souvent liée à un rite de passage, de transition. Dans la culture slave, la tradition du Postrzyzyny désigne le moment où les garçons se font couper les cheveux par leur père pour les accompagner dans leur entrée dans l’âge adulte.

Le titre Cut it Short (« coupez court » en anglais, NDLR) choisi par les photographes polonais Michal Solarski et Tomasz Liboska se réfère directement à cette pratique. Dans un livre réalisé à quatre mains et paru aux éditions Kehrer, les deux amis reviennent à Goleszów, la petite ville du sud de la Pologne qui les a vus grandir… et se transformer. Le duo d’artistes se connaît depuis l’enfance. « Mes parents tenaient un pub local. Quand ils travaillaient, se souvient Michal Solarski, je me réfugiais chez mon oncle qui habitait juste à côté de l’établissement. Tomasz est un des enfants qui venaient jouer régulièrement. Comme nous avions tous les deux une moto et des jeux vidéos cool, nous sommes devenus meilleurs amis ». Une fraternité qui dure depuis plus de trente ans, bien qu’à un moment, leurs chemins aient pris des directions différentes.

Cheveux longs et jeans troués

Après des études en journalisme à l’Université de Pologne, Michal Solarski part pour Londres où il suit des cours de photographie. Mais le photojournalisme ne lui plaît guère. Il opte alors pour un style documentaire plus narratif et créatif. Comme rien n’arrive tout à fait par hasard, Tomasz Liboska, resté dans leur pays natal, devient lui aussi photographe. Ils le sentent, ils le savent, ils travailleront un jour ensemble. « Nous avions déjà nos expériences professionnelles respectives, mais, depuis des années, nous voulions élaborer un projet commun, explique Michal Solarski. Il nous a fallu un certain temps pour réaliser que nos propres vies pourraient servir de source d’inspiration pour raconter une histoire plus universelle ». La distance qui les sépare ralentira la production et la sortie du présent ouvrage, mais elle n’entamera pas leur détermination.

Cut It Short est donc une série autobiographique qui suit le quotidien de deux adolescents qui s’opposent à leur environnement et décident de poursuivre une quête personnelle, avant d’être rattrapés par l’âge adulte. Nous sommes au début des années 1990. Le rideau de fer est tombé et l’URSS a été démantelée. Des temps nouveaux s’annoncent. Michal, Tomasz et leur groupe de potes découvrent un monde qu’ils ont peut-être idéalisé. « Nous pouvions enfin regarder MTV, les films hollywoodiens et profiter de la culture pop qu’on nous défendait, se remémore Michal Solarski. Nous voulions faire de la musique, garder les cheveux longs et porter des jeans troués. Nous avons essayé tout ce qui était interdit. Nous nous rebellions pour combattre l’ennui. Au milieu de tout cela se jouait la bataille la plus importante (celle du temps qui passe, NDLR) – puis nous nous sommes fait baiser ».

Le chemin du coiffeur

Finalement, ce que diffuse Cut it Short, c’est cet esprit d’insouciance et de liberté qui anime la fougue de la vingtaine. Pas grand-chose ne semble distinguer nos protagonistes des gosses du monde occidental à cette époque. Ils vivent la déferlante Grunge et sont, comme le dit Tomasz Liboska, « une bande de mecs en jeans usés, qui évite les barbiers, et pose leurs culs par terre. (…) On préfère traîner, fauchés, d’un bar à l’autre ». Seules les images de cette campagne gelée trahissent les conditions de vie rencontrées là-bas. Nous pourrions presque ressentir le froid souffler à travers certaines photographies auxquelles répondent les tons chauds des intérieurs et des situations.

Bien qu’ils n’aient jamais totalement abandonné Goleszów, ce n’est qu’en débutant ce projet que Michal et Tomasz vont renouer avec la terre d’où ils viennent. « Ce n’est que lorsque nous avons commencé à travailler sur Cut it Short que nous avons vraiment senti que nous étions de retour, estime Michal Solarski. Nous avons pris le temps de flâner, de revisiter les lieux qui nous évoquaient des souvenirs et les émotions les plus fortes. Certains endroits sont méconnaissables, d’autres sont restés exactement comme nous les avions laissés ». Si Cut it Short nous parle et revêt la part d’universel recherchée, c’est sans doute parce que plane sur ce livre le parfum à la fois doux et acre de la nostalgie, et que les auteurs ont su sonder leur âme. Et pour s’assurer que cette époque est bien révolue, les deux comparses ont retrouvé le chemin du coiffeur.

Cut it Short, éditions Kehrer, 35€, 80 p.

© Michal Solarski et Tomasz Liboska