En trois ans, le photographe Patrick Rollier a voyagé huit fois en Arménie pour capturer un territoire meurtri. Il signe avec Arménie, année zéro, un ouvrage où la mélancolie et l’empathie dominent.

« Avant tout cela, comme certainement beaucoup de Français, l’Arménie m’évoquait le génocide et Charles Aznavour », confie Patrick Rollier. Initiée lors d’un dimanche à la campagne autour d’un déjeuner familial, Arménie, année zéro prend rapidement forme dans l’esprit du photographe de 62 ans, et se transforme en un projet ambitieux – le portrait d’un pays bouleversé par une suite de tragédies.

Inspiré par l’œuvre à la fois documentaire et sensible de Claudine Doury, Patrick Rollier a réalisé huit voyages en Arménie, entre 2015 et 2018. Au cours de ses six mois entiers passés sur le territoire, il se fait anthropologue, va à la rencontre des habitants, partage leurs souvenirs, capture leurs peines et leur chagrin. « Ma façon de travailler repose sur l’observation participante, un temps long, le partage, des entretiens formels et informels, l’empathie… » précise le photographe. Une enquête minutieuse, guidée par Hermineh, son interprète. « Elle s’est révélée être bien plus qu’une traductrice. Elle s’est d’emblée identifiée à ce projet évoquant l’histoire de sa génération », ajoute-t-il.

Ouvrir les cœurs

Car Hermineh est née le 1er décembre 1988 à Gumri, 6 jours avant le tremblement de terre qui a détruit une grande partie de la ville – l’une des catastrophes qui marqueront cette année maudite. « 1988 a également été témoin du début de la guerre avec l’Azerbaïdjan, autour du Haut-Karabakh, et des prémices de la chute imminente de l’Union soviétique », poursuit l’auteur. Comment représenter cet acharnement du sort ? Quelles sont les séquelles de tels rebondissements ? Paysages gris, visages marqués, regards tristes… Les images de Patrick Rollier donnent à voir un peuple meurtri, avançant malgré les obstacles. Une galerie de portraits révélant des personnes qui ont l’habitude d’être effacées, oubliées, dans le tumulte du monde.

« Mes modèles étaient souvent étonnés, puis fiers qu’un étranger sans lien avec l’Arménie vienne simplement écouter leurs histoires de vie. Leurs cœurs se sont profondément ouverts, car il y a peu de conséquences à se confier à un étranger de passage », précise l’artiste. Sans texte pour les compléter, les clichés sont parlants, poignants. Ils illustrent le poids lourd de l’histoire et ses cicatrices indélébiles. La lassitude, l’incertitude, et l’espoir, qui parvient, parfois à franchir l’imperméable tristesse. Au début et à la fin de l’ouvrage, placés de part et d’autre des images, comme pour les enlacer, des témoignages d’Arméniens s’inscrivent sur fonds verts. Des récits touchants, sublimés par l’impression monochrome en argent métallique. « Il s’agit d’une création des graphistes Line Célo et Clémence Michon. Ces cahiers font résonner ces paroles fortes et émouvantes », précise Patrick Rollier. Une touche graphique érigeant cet ouvrage au rang de poésie visuelle.

 

Arménie, année zéro, Éditions d’une rive à l’autre, 38 €, 104 p.

© Patrick Rollier