Il n’est pas indispensable d’être sadomaschiste, bataillien et adepte des partouzes pour comprendre le travail d’Hannibal Volkoff, un photographe français de 33 ans. Il propose avec Nous qui débordons de la nuit une analogie entre le monde de la nuit LGBTQ+ et les manifestations. Entretien.

Fisheye : Qui es-tu Hannibal Volkoff ?

De sexe masculin, je suis communiste, photographe, galeriste, chrétien, homosexuel, sadomasochiste bataillien, lacanien, et j’ai 33 ans.

Quelle est la genèse de ton ouvrage Nous qui débordons de la nuit paru fin 2019 ? S’inscrit-il dans la lignée de Nous naissons de partout (2016), consacré au Paris underground ?

J’abordais dans le premier livre le sexe dans les soirées. J’y ai plus particulièrement documenté le corps masculin, et les expérimentations de la jeunesse masculine homosexuelle.

Avec Nous qui débordons de la nuit, je me suis centré sur une notion assez précise, et déjà présente dans le premier ouvrage : l’utilisation de nos corps comme un objet de revendication et de résistance. En 2016, j’ai réalisé que la nuit parisienne comme lieu d’expression d’une nouvelle culture collective était morte. Une mort entamée bien avant, et accélérée avec les attentats de 2015. On ne baisait plus sur les pistes de danse, et tout Paris était en dépression. Le nouvel espace d’expressions collectives et d’expérimentations ? Les manifs. La jeunesse s’y réunit davantage. Et ce, de manière plus créative. Il me fallait témoigner de cette communauté et de la mesure de sa disparition, tout en montrant des corps qui résistent. Nous qui débordons de la nuit est une introduction à l’étude des sous-cultures chez les jeunes.

Comment s’est construit ce grand diptyque nuit parisienne / manifestations ?

Il s’agit avant tout de ma vie. Les dernières années ressemblaient à cela : la journée, j’allais en manif, et le soir, je me rendais à des cocktails, et je me bourrais la gueule.

Je me suis aperçu que certains garçons et filles présents dans le Black Bloc étaient des amants ou des maitresses. C’est une chose que j’avais envie de dire à ces messieurs qui me demandent juste de montrer des beaux corps : cet homme que tu rêverais de voir à quatre pattes ou la bite à l’air, il te jette aussi un pavé à la gueule.

Je crois enfin qu’il y a réellement une dimension sexuelle dans les manifestations : se confronter à des gens avec des grosses matraques, ces corps en liberté, ce déchainement parfois chaotique – même s’il est bien contrôlé. Il y a quelque chose d’érotique dans cet ensemble. Je tiens peut-être ce discours parce que je suis sadomaso : le rapport à la violence a une connotation sexuelle pour moi.

D’où t’es venu ce besoin d’ancrer tes dernières années de ta vie… ?

En 2010, lorsque j’ai commencé à photographier la scène queer, et globalement la nuit parisienne, j’ai réalisé que j’étais le seul photographe à le faire de façon artistique, à élaborer un discours. Il y a de très bons confrères qui documentaient les soirées, mais qui se contentaient de faire du clubbing… Aucune de leur image n’avait vocation à être montrée dans un livre, ou une exposition. Ces dernières années, il y a de plus en plus d’images de genre, car les interrogations sur l’identité, et l’orientation sexuelle se multiplient. Nous qui débordons de la nuit se lit ensuite comme un manifeste. Est-ce que cette jeunesse existe réellement ? J’ai eu besoin d’écrire ou peut-être même de décrire la jeunesse, ou encore de proposer une forme de jeunesse. Celle-ci ne s’invente-t-elle pas elle-même ? Certaines personnes qui ont vu ce livre se reconnaissent dans les images, et veulent que cela existe. L’ouvrage encourage presque un fantasme à exister.

Assumes-tu cette dimension provocatrice ?

Cela fait quelques années que je me passionne, et que j’étudie la psychanalyse. J’ai notamment étudié mes amis hystériques, et je crois que je le suis moi-même. Si je me censure un peu – il n’y a pas mes photos de torture par exemple – il m’importe cependant de montrer ce que les gens ne veulent pas voir. Car le petit confort est dégueulasse. Je pensais que la nudité ne choquait plus personne, mais ce n’est pas le cas. Une fille visible dans l’ouvrage au milieu d’une partouze a subi des moqueries dans son établissement après que quelqu’un ait vu la photo. Les images peuvent donc être utilisées comme des armes pour humilier. Il y encore une dimension subversive au sexe. « C’est trop ! » m’a-t-on souvent dit concernant la scène du fist. En enchaînant les images de partouze, j’oriente la réflexion sur l’idée de communauté, la communauté contre la possession, et notamment la possession dans le couple.

Tu nous donnes un exemple ?

La question de la provocation est surtout amenée par la violence. Les Black Bloc sont l’expression violente du corps en opposition à la mort progressive de notre système actuel, et du capitalisme en général.
Je repense à cet ami qui se fait piétiner le visage, et que l’on peut apercevoir dans l’ouvrage. Ce garçon, hétéro et hystérique, avait besoin d’expérimenter le sadomasochisme, et ce, devant tout le monde. Il est intéressant de voir comment les gens refusaient ses comportements : un soir en boîte de nuit, alors qu’il léchait les pieds d’une fille, un homme avait crié « mais relève-toi, relève-toi espèce de connard ». Comme si c’était la chose à ne pas faire. Derrière le SM, il y a l’idée de jouir de la violence ou de l’humiliation, et l’afficher est une manière de s’en prendre au culte du confort. Le culte numéro 1 dans le consumérisme actuel. À la différence de 50 nuances de Grey… C’est cela l’idée : un peu plus de saleté dans les pratiques sexuelles, festives, et militantes.

Et cette affirmation sadomasochiste est une prise de position politique…

Le sadomasochiste est une sexualité, qui, comme toutes les minorités sexuelles, ne peut pas s’afficher au grand jour. Parfois, cela m’amuse de porter un collier de chien quand je sors. Souvent, on me lance des commentaires humoristiques afin de dédramatiser.

J’aime me confronter à des gens qui affirment : « cela, je ne peux pas ». Il ne s’agit pas de les forcer, car certains d’entre eux ont été confrontés à la violence dans leur vie, et l’intrusion de violence dans le sexe les met mal à l’aise. Lorsqu’ils évoquent leur incapacité, ils s’insèrent dans une idée de normalité, de normalité sexuelle. De manière psychanalytique, on se situe dans une dimension politique, clairement.

Quelle est ta définition de la jeunesse ?

Ce sont mes livres.

La jeunesse est curieuse. La jeunesse est une opposition à la norme. La jeunesse crée une communauté et amène à une prise de position politique.

Liberté, et affranchissement, aussi.

Dans un des textes que tu signes, tu évoques tes poésies disparues… Quel est ton lien à littérature ?

Parmi mes sources d’inspirations, il y a Georges Bataille, incontestablement. Sur le plan de la reconnaissance identitaire comme sur le jeu dialectique entre la vie et la mort, le bonheur et la douleur, ou encore entre le plaisir et la souffrance…Notre capacité à nous dégrader, à être le plus absurdes ou ivres possible caractérise notre humanité. Avaler du lubrifiant, se mettre une pipe dans le cul… Qu’est-ce qui motive la bêtise adolescente ?

Dans cet ouvrage, plusieurs auteurs accompagnent mes images. Je ne voulais d’eux aucune analyse ni explication. Nous qui débordons de la nuit ne relève pas réellement du documentaire. Il s’agit plutôt d’une sorte de poème. J’ai dédié ce livre à mes poésies d’adolescents disparues – ou plutôt volées. Cet épisode a certainement contribué à mon autocensure. Comme si la photo était là pour m’empêcher d’écrire. Aujourd’hui, j’écris beaucoup plus.

Existe-t-il une image dont tu souhaites nous parler en particulier ?

J’aime tous les détails de cette image capturée lors d’un événement qui se déroulait dans un salon Massimiliano Mocchia di Coggiola (Un espace créatif rassemblant quelques performateurs de la House of drama). On y aperçoit une tête placée au niveau du cul d’un mec, et puis une main qui symbolise le mouvement. À côté, une femme fouette les autres prétendants avec son godemichet.

Sur une image, on peut lire le message « Nos corps sont des ZAD ». Es-tu optimiste quant à la question de la libéralisation des corps ?

Je suis clairement pessimiste. Mes premières photos de manifs de 2016 témoignaient d’une mobilisation politique, et d’une réflexion sur le genre. En 2019, à la télévision, nous avons entendu pour la première fois une femme trans agressée. Il s’agit tout de même du point positif actuel : la remise en cause des multiples oppressions sur  le genre. Pourquoi l’exhibitionniste est-il encore considéré comme un crime ? Pourquoi les tétons féminins sont-ils censurés sur les réseaux sociaux ? Aujourd’hui, il suffit d’en montrer un pour défendre cette zone qu’est le corps. Car oui, le corps est une zone à défendre. On ne sait pas pourquoi, c’est très mystérieux.

Le mouvement #Metoo est devenu la seule manière d’évoquer la question de la sexualité dans l’espace public… Le sexe renvoie aux traumatismes et non aux expérimentations et aux formes de plaisir… D’un point de vue politique, c’est une catastrophe. La censure ne cesse de gagner du terrain. J’ai lu qu’un musée avait couvert quelques-unes de ses statues afin de ne pas choquer un groupe de visiteurs….

Je suis perdu, surtout cette dernière année avec la censure imposée par Tumblr. Cela me désole, et je n’ai clairement pas envie d’aller exposer mes images sur un site pornographique, même si je suppose qu’elles peuvent parfois l’être. Quand on voit que Tumblr a perdu beaucoup d’argent suite à sa décision, on pourrait penser que les entrepreneurs sont capables de comprendre que la liberté totale fait gagner de l’argent.

Pourquoi préfères-tu vivre la nuit ?

Il y a quelque chose de plus “officiel” la journée. Le jour est synonyme de vie sociale et de travail, alors que la nuit est un espace fait d’ombres, et donc un espace plus à même de développer des formes d’anormalités. C’est l’espace qui échappe aux obligations aussi. Cela se passe au moment où la majorité des gens dorment. C’est comme s’ils rêvaient de nous, comme si nous dansions sur leur rêve. J’aime ce contraste entre le jour et la nuit. Un contraste que je partage à travers mes photos. Il me fallait absolument parler de ce qui déborde.

Ce besoin d’évoquer le débordement explique, en partie, ton choix de titre.

Oui, nous débordons de la nuit – nous ne sommes plus seulement dans la nuit, nous débordons sur le jour. Le « débordement » est un mot utilisé à chaque manifestation : « la manifestation a débordé ». Cela m’amusait d’entendre quelques personnages séniles répéter sans cesse « là, vous avez débordé ». Sauf que c’est bien de déborder, il faut déborder, détourner.

La nuit parisienne, et les manifestations, c’est cela la vie pour toi ?

J’évoque beaucoup les manifestations, car elles ont constitué un glissement important dans mon travail photographique, mais j’ai beaucoup limité ma participation aux manifestations. En 2019, je n’ai pas manifesté plus de quatre fois. La cause ? Le 8 décembre 2018, j’ai reçu un Flash-Ball dans la gueule. Cela m’a cloué au lit pendant un long moment, et j’ai pas fait mon malin à la manifestation suivante. On m’a tiré dessus par caprice. Les CRS peuvent tirer, car ils sont des pervers. Un ami me disait que j’avais été castré, et c’est vrai. Outre mes vomissements, mes insomnies, et mes migraines, sexuellement, je n’ai eu aucune érection pendant plusieurs semaines. Mes fantasmes avaient complètement disparu. Cela a impacté ma vie pendant un mois.

Contrairement au Flash-Ball, il y a une dimension sexuelle lorsqu’on reçoit des coups de matraque. La douleur fait qu’on se sent vivant. On sait que les CRS sont des porcs, mais on a besoin de se confronter à eux, et qu’ils nous le prouvent. Une fois qu’on se fait tabasser, on sait qu’ils sont nos ennemis, et on peut alors s’opposer véritablement au mal.

Quelques mots quant à l’image de la couverture, la plus sage de ce pêle-mêle ?

Il s’agit d’une vitre sur laquelle des amis et moi avions déposé de l’eau de Javel. Je trouve cette image belle. On me dit parfois qu’être communiste et aimer le beau est incompatible, je l’aime tout de même. J’y vois des étoiles, qui débordent de la nuit. On y retrouve aussi la notion de difformité. Cela serait peut-être cela l’idéal de la beauté : une beauté en instance de difformité. Cette image rejoint aussi Georges Bataille et son idée de découverte d’un espace intérieur à travers une confrontation violente – même si cette image n’est pas la plus violente. Je ne voulais pas faire de ce livre une arme, il est avant tout un poème.

Nous qui débordons de la nuit, Les Presses littéraires, 20 €, 124 p.

© Hannibal Volkoff