Pour réaliser Blackwater River, le photographe Robbie Lawrence a passé trois semaines à suivre le cours du fleuve Ogeechee, au sud des États-Unis. Un territoire contradictoire, renfermant merveilles naturelles et violences sociétales.

« Je m’intéresse particulièrement à la narration. Je réalise des projets à mi-chemin entre le journalisme et une réaction plus subjective ; une sorte d’exploration du sujet », confie Robbie Lawrence. Ce photographe freelance d’origine britannique a d’abord travaillé en tant que journaliste et éditeur photo avant de réaliser ses propres images. « J’étais également peintre. Les grands maîtres flamands ont eu une certaine influence sur ma manière de composer », ajoute-t-il. En privilégiant le numérique, l’artiste construit avec minutie un univers bien particulier, documentant ses sujets avec raffinement. Habitué de la retouche photo, l’auteur a appris à maîtriser les logiciels, érigeant petit à petit des tableaux photographiques à la palette de couleurs sublime.

C’est avec cette approche réfléchie que Robbie Lawrence a capturé le fleuve Ogeechee et ses alentours, de l’état de la Géorgie à celui de la Caroline du Sud, aux États-Unis. Au cours d’un voyage de trois semaines, accompagné de l’écrivaine afro-américaine Sala Patterson, il a saisi les nuances des paysages et des personnes brièvement rencontrées en chemin, jouant avec les dégradés et les niveaux de lecture. Ici, la lumière chaude éclaire la végétation aux allures de natures mortes, comme les visages des habitants de la région. Elle donne à voir la beauté du territoire comme ses inégalités, ses trésors comme sa pauvreté. À travers la poésie de ses clichés, Robbie Lawrence se place en observateur, décelant les nuances complexes d’un territoire mourant, ses forces et ses faiblesses.

Une série de paradoxes

Car le Low Country, ce territoire que les deux auteurs ont arpenté, est ancré dans une région ayant voté massivement pour Donald Trump. La pollution industrielle, le réchauffement climatique, la gentrification ou encore la hausse des crimes à arme à feu, affaiblissent le fleuve et ses communautés voisines. Une violence encourageant le racisme ambiant et un manque de développement économique. Le charme typique de Savannah, l’une de ces villes du sud, est aujourd’hui effacé par la misère et les inégalités. « Cet endroit est composé de contradictions – une série de paradoxes qui n’ont pas de sens à mes yeux. J’ai donc préféré faire le portrait d’individus, et m’intéresser aux conséquences de ces problèmes sur leur vie », explique Robbie Lawrence.

Au cœur de Blackwater River, il y a des rencontres. Des entretiens bruts et touchants avec des habitants, faisant le point sur leur existence. Comment survivre dans un tel endroit ? Comment a-t-il évolué ? Un espoir existe-t-il ? Les mots de Sala Patterson, entrelacés avec ceux de leurs invités, rencontrés sur place, dressent un portrait aussi tendre que pessimiste de la région. C’est leur dernière entrevue avec un vétéran, ayant combattu au Vietnam, qui frappe particulièrement le photographe. Aujourd’hui isolé près d’un marais, à Savannah, le vieil homme observe son environnement en déclin avec philosophie. « C’était tragique, commente l’auteur. Il offrait une tout autre vision du combattant américain : pas un héros, mais un homme solitaire, vivant sans contact avec le reste du monde. » C’est alors avec une certaine tendresse qu’il dirige son objectif vers le territoire. Un regard soucieux, émerveillé par la splendeur du monde sauvage, et préoccupé par la haine humaine.

 

Blackwater River, Stanley Barker éditions, 35 £, 100 pages

© Robbie Lawrence, extrait du livre Blackwater River publié par les éditions Stanley Barker