Sujets insolites ou tendances, faites un break avec notre curiosité. Lumière aujourd’hui sur Patty Carroll, dont les mises en scène aux couleurs intenses et saturées dévoilent l’envers du décor de la vie d’une « femme aux foyer », et déconstruisent le mythe de l’harmonie domestique.

Enseignante au sein de plusieurs universités, Patty Carroll est surtout une photographe américaine reconnue, multi-primée et exposée à l’international, dont la carrière a débuté dès les années 1970. Elle a réalisé, depuis, plusieurs projets documentaires aux thématiques singulières – des stands de hot-dogs aux imitateurs d’Elvis – représentatifs d’une esprit décalé adepte des fusions entre réalité et fiction. Originaire de Chicago, l’artiste s’est expatriée à Londres il y a près de vingt ans. Bien que professeure, elle s’y retrouve considérée comme simple « épouse du recteur et non comme la photographe et enseignante indépendante reconnue aux États-Unis », confie-t-elle, avant de poursuivre : « Nous pensions y rester pour toujours, mais je n’ai tenu que quatre ans. » Un moment décisif dans sa carrière, dont elle décide de se nourrir pour créer. Dans son studio, elle prend pour modèle un mannequin féminin,  doublure et symbole de la femme idéale, et le capture paré de différents objets domestiques venant masquer son identité. C’est ainsi que naît Anonymous Women, un projet qu’elle poursuit aujourd’hui encore, ayant pour ambition de révéler la réalité cachée de la gent féminine.

Dissimuler pour mieux exprimer

Inspirée par les films colorés des années 1950, les natures mortes traditionnelles et les magazines de décoration, Patty Carroll met en scène l’identité des invisibles qui gèrent leur foyer dans l’ombre. Camouflée dans des draperies et autres objets domestiques, la « femme anonyme » apparaît au fil de clichés vivement colorés, instaurant un jeu de cache-cache satirique avec le·a spectateurice. Des images fortement influencées par les intérieurs traditionnels britanniques, utilisant les rideaux comme une métaphore de la fermeture du monde réel et de la charge mentale, trop souvent ignorée, des femmes. « J’ai réalisé d’autres séries depuis, mais le projet Anonymous Women s’est développé au fur et à mesure que je retournais à mes racines et que je reconsidérais la question de ce qu’est un foyer et de son impact sur l’identité d’une personne. »

Une œuvre complète se présentant aujourd’hui en quatre parties. La première dévoile la femme anonyme, épaules dénudées, visage masqué par de la nourriture, des décorations ou des équipements de cuisine. La deuxième la dissimule dans une draperie. Reconstructed entoure ensuite la femme d’une collection abondante, presque étouffante d’objets. Le dernier segment, Domestic Demise présente, enfin, la femme dans sa maison fictive, accablée ou écrasée par ses diverses activités, objets ou situations. « Je crée des tableaux narratifs pour l’appareil photo, basés sur le monde idéalisé de la banlieue où j’ai grandi, où les rideaux de chacun étaient assortis au canapé et où le mythe de la perfection était entretenu. », précise l’artiste, qui reconstruit ainsi un monde fantasmé dissimulant la sombre réalité du quotidien féminin. Et si ses photos représentent « la vie d’une femme blanche d’un certain âge », Patty Carroll a pensé son œuvre comme universelle : « je suis certaine que les femmes d’autres cultures peuvent s’identifier au sujet. Les objets et les espaces de nos maisons peuvent être différents, mais je crois que les femmes vivent souvent des expériences, éprouvent des besoins et des instincts similaires, quels que soient leur âge, leur culture, leur couleur ou leur statut socio-économique », conclut-elle.

 

L’ensemble des photographies sont à retrouver dans deux monographies : Anonymous Women, publiée en 2017 par Daylight Books, et Anonymous Women : Domestic Demise, publié en 2020 aux éditions Aint-Bad.

 

© Patty Carroll