Sujets insolites ou tendances, faites un break avec notre curiosité de la semaine. Dans sa série Time Spent That Might Otherwise Be Forgotten, Diane Meyer brode de nouveaux souvenirs à partir de ses propres clichés de famille. Une façon ingénieuse de tisser un lien pérenne avec cet héritage du passé.

Sur d’anciennes photographies argentiques, une petite fille blonde prend la pose aux côtés de ses parents ou de ses camarades de classe. Sur d’autres, elle s’amuse dans un jardin ou dans un salon. Tantôt en vacances ou à Disneyland, tantôt sous le sapin ou dans les bras de son père, elle semble heureuse. Seulement, son album de famille n’est pas comme les autres. Aujourd’hui enseignante à la Loyola Marymount University, Diane Meyer a bien grandi. Et elle a décidé de transformer ses clichés intimes en toiles vierges, prêtes à accueillir de nouveaux récits. Dans Time Spent That Might Otherwise Be Forgotten, l’artiste américaine a recouvert chacun des visages de broderies. Un titre évocateur qui fait également allusion aux longues heures qu’elle a passées à concevoir ses œuvres. Car c’est par ce procédé singulier qu’elle prolonge – ou renouvèle – le souvenir d’un instant révolu en le rendant universel.

Passionnée de photographie, Diane Meyer se plaît à associer le médium à d’autres disciplines pour sans cesse le réinventer. L’art contemporain dans lequel elle a baigné à New York, lors de ses études supérieures, l’attire. Une démarche également encouragée par l’université de Californie, où elle a achevé son cursus scolaire. Musées, galeries, arts décoratifs, sculptures, morceaux de tapis, échantillons de textiles et de papiers peints… Cette inspiration polymorphe lui permet de conjuguer son médium de prédilection au pluriel, mais également d’interroger les limites de son évolution, qui en modifie toute la conception. « De nos jours, prendre des photos est si simple que nous le faisons énormément. Pourtant, d’une certaine manière, nos clichés sont d’autant plus fragiles, explique-t-elle. Nous en avons tellement que nous ne les regardons jamais, et nous ne les imprimons plus non plus. Par conséquent, nous n’avons plus de connexion directe, matérielle avec le passé. »

Une illusion numérique

C’est auprès de sa mère que Diane Meyer s’initie au point de croix. Pourtant, ce n’est pas la souvenance de ces moments tendres qui l’incite à utiliser cette technique plutôt qu’une autre. L’idée de combiner couture et 8e art n’est survenue qu’en 2011, indépendamment, dans une volonté de croiser les approches. Déjà, la précarité nouvelle des images la laissait pantoise. Quant aux carrés de fils, ils lui rappelaient ces pixels qui défigurent parfois nos souvenirs. « La numérisation a engendré des failles inédites. Les fichiers peuvent être corrompus, portent des noms aléatoires et se perdent souvent dans notre disque dur qui peut lâcher à tout moment. C’est intéressant de constater que nous avons plus de photographies que jamais, mais qu’elles ne sont plus considérées de la même façon, observe-t-elle. On les partage sur les réseaux sociaux avant qu’elles ne disparaissent à jamais, ou presque, dans notre fil d’actualité. »

Cette disparition de l’objet physique qu’elle regrette tant pousse alors Diane Meyer à entreprendre un voyage aux confins de la mémoire imparfaite. Les tirages papier sont pareils à un fil d’Ariane qu’elle déploie dans les méandres de ses réminiscences lacunaires. Le point de croix est un moyen de représenter cette faille. Celle du support dématérialisé, mais aussi celle du cerveau humain, altéré par l’inexorabilité d’un temps ravageur. Car au fil des ans, celui-ci nous fait défaut. Nous oublions certains noms, certains visages, certains moments de vie dont seuls ces albums parviennent à conserver la trace. L’auteure recompose ainsi une illusion numérique qui témoigne de ces manquements.

L’oubli et la plasticité de nos mémoires

« Comme mes œuvres sont cousues à la main, elles ne sont pas parfaitement identiques », relève d’ailleurs Diane Meyer. Autrement dit, cette conception est à l’image des souvenirs qui différeront toujours d’une personne à l’autre. À ce propos, l’artiste se confie : « Une chose qui était assez étrange, avec les photos de famille, c’est que nous n’en avons pas beaucoup. Ma mère n’avait probablement qu’une seule pellicule dans son appareil pour l’année entière. Elle immortalisait l’anniversaire de quelqu’un, le premier jour d’école… Après le divorce de mes parents, je n’ai pas véritablement entretenu de relation avec mon père. Il n’était pas vraiment intéressé. Or, il y a environ cinq ans de cela, j’ai récupéré toutes ses photos. Et ce qui m’a étonnée, c’est que je n’avais jamais réalisé qu’il les avait. Même si c’était mon enfance, je ne me souvenais pas qu’il était là… Mais les clichés en sont pourtant la preuve. »

Aussi le temps qui passe fascine-t-il Diane Meyer. Car si les souvenirs de ces évènements familiaux sont une affaire de mémoire individuelle, ils en esquissent cependant une histoire collective, partagée par tous ses membres. C’est le présent qui réécrit ces instants décontextualisés, évanescents, et modifie notre manière de les appréhender. Dès lors, il devient impossible de raconter des récits précis, et tout un chacun peut y transposer ses propres fantaisies. Une opération que l’artiste facilite en universalisant les visages qu’elle dissimule. Cette absence nous encourage alors à nous pencher à notre tour sur ces notions d’oubli et de plasticité de nos mémoires. L’occasion de porter un regard tout autre sur nos proches et notre vie passée.

© Diane Meyer