J’ai tardé à débuter l’écriture de cette chronique tant ce début d’année 2019 semblait intarissable en nouvelles morbides pour l’univers de la photo. Jean-Maurice Rouquette, historien et cofondateur des Rencontres d’Arles nous a quittés le 22 janvier. Henry Chapier, illustre homme de télé et de cinéma, mais surtout à l’origine de la Maison européenne de la photographie, en 1994, s’est lui éteint le 27 janvier. Bien plus imprévu et soudain fut le décès de Xavier Barral, le 16 février. Éditeur des meilleurs livres photo de ces dernières années, il avait le don de trouver l’alchimie entre le fond et la forme de ses ouvrages. À 63 ans, il laisse un vide sidéral dans le petit milieu de l’édition photo où il avait travaillé avec les auteurs les plus en vue. Enfin, même si on retient surtout son extravagance et son succès incommensurable à la tête de Chanel, le départ de Karl Lagerfeld le 19 février prive le monde de la photographie d’un grand défenseur. Photographe passionné, il collectionnait les appareils et multipliait les prises de vue dont on avait pu voir l’ampleur au début de 2016 dans une exposition avortée par la fermeture inattendue de la Pinacothèque.

De ces quatre figures, aucune n’était avant tout photographe, et pourtant leur départ ébranle notre petit monde. Ils nous montrent à quel point festivals, institutions, curateurs, mécènes, éditeurs et autres intermédiaires sont devenus aussi centraux que les photographes eux-mêmes. Malgré l’heure du média personnel, le photographe ne peut avancer seul dans ce monde complexe. Lorsqu’on cherche à savoir pourquoi une image devient célèbre, la chaîne d’actions qui prévaut est aussi alambiquée qu’imprévisible. Et c’est bien la multiplication des regards qui légitime un travail d’auteur dans le monde de la photographie d’aujourd’hui. Si ces quatre départs nous marquent autant, c’est que chacun avait osé en cassant des codes ou en tentant l’impossible. Ainsi, en 1965, Jean-Maurice Rouquette, alors conservateur du musée Réattu d’Arles, décide, sur les conseils de son ami, Lucien Clergue, d’écrire aux plus grands photographes de l’époque pour débuter une collection contemporaine. Et contre toute attente, quasiment tous répondent positivement en envoyant des clichés gratuitement pour nourrir cette collection naissante. Ansel Adams, Richard Avedon, Cecil Beaton, Brassaï, Denis Brihat, Jean Dieuzaide, Robert Doisneau, Lucien Hervé, Izis ou Man Ray sont, entre autres, présents parmi les 400 donateurs. Une générosité qui semblerait presque naïve aujourd’hui, et dont Jean-Maurice Rouquette a su profiter sans trahir, encore aujourd’hui, l’esprit. C’est d’ailleurs au sein de cette collection du musée Réattu, que les Rencontres d’Arles ont entreposé la leur, qui est en train d’être redécouverte aujourd’hui avec près de 4000 pièces que l’on devrait retrouver en partie cet été à l’occasion de la 50e édition du plus grand festival de photo.

Plus que des noms dans un livre d’histoire, ces quatre personnages éloignés les uns des autres représentaient des points cardinaux. La photographie perd ses repères. Il faut désormais les réinventer. Et la tâche semble bien vaste à une époque où plus personne n’accepte d’être enfermé dans une case.