De retour du Lianzhou Foto Festival en Chine, je ne peux que m’insurger contre la censure subie par cette manifestation. Plus de cent images ont été décrochées, et des salles entières – dont l’exposition de Mathieu Pernot et Mohamed Abakar sur les migrants – ont été fermées. Ce qui me révolte n’est pas tant la censure. Quand on veut mener un projet culturel en Chine, on connaît les règles du jeu et il faut les accepter : contrôle en amont des œuvres exposées au moins un mois à l’avance, et vérification des expositions avant toute inauguration. Traditionnellement, la Chine pratiquait la censure dans deux champs bien définis : la sexualité et la politique. Tous propos ou images artistiques liés de près ou de loin à ces problématiques étaient presque systématiquement refusés.

Mais depuis le renforcement du pouvoir de Xi Jinping, le désormais président sans limite, les choses ont changé. La censure peut maintenant toucher n’importe qui, pour n’importe quelle raison, et n’importe quelle image. La morale, voire l’esthétique peuvent entrer en ligne de compte. Et cette part variable n’est pas énoncée, rien n’est défini. Dans ce flou, la peur s’installe de par l’absence même de logique. La censure a posteriori est assurée par des fonctionnaires locaux qui ne semblent avoir aucune idée de ce qu’ils regardent. Ils interprètent des ordres et y apportent une subjectivité qui peut se révéler consternante. De même, le rapport de l’événement culturel avec le pouvoir joue un rôle. Une semaine avant l’ouverture du festival de Lianzhou, le Jimei x Arles International Photography Festival – partenaire chinois des Rencontres d’Arles – n’a vu aucune de ses images censurées alors que les sujets des deux événements n’étaient pas si éloignés. Outre la bonne nouvelle de cette « omission », cela interroge sur les raisons d’une telle disparité.

Je demande donc à la Chine, comme à toute dictature qui se respecte, de nous proposer une censure de qualité, qui soit égale pour tous, avec des règles explicites. Le flou et les décisions locales favorisent la corruption, qui est censée être le grand ennemi de Xi Jinping dans sa volonté de réaffirmer les bienfaits du modèle communiste. Je demande des censeurs de qualité, capables de comprendre les œuvres. Souvent, la censure chinoise actuelle laisse passer des expositions très subversives, car elle ne saisit pas le sens caché ou suggéré de l’œuvre. Ainsi, la série No Place to Place de Wu Guoyong, qui montrait l’énorme gâchis économique et écologique lié à la mise à la casse de millions de vélos en free floating (libre-service) dans les grandes métropoles chinoises, ne fut l’objet d’aucune censure. Un étage en dessous, une image a été retirée car elle présentait une chambre désordonnée. Cela est contre-productif. Une bonne censure, bien organisée, serait redoutablement plus efficace que cette pantalonnade, qui nous rappelle que l’ignorance et l’inculture peuvent gravement nuire à un régime autoritaire. La qualité exceptionnelle des photographes chinois actuels mériterait des censeurs d’excellence. Mais rassurons-nous, ce n’est pas près d’arriver.