En ce mois de juin, j’ai eu la joie de participer au jury de fin d’année des étudiants de troisième et dernière année de la section photo/vidéo des Gobelins, la célèbre école parisienne de création artistique. L’invitation émanait de Jérôme, Ricardo et Fabrice, trois encadrants que beaucoup d’étudiants auraient aimé croiser un jour dans leur formation. Nous étions une bonne dizaine de professionnels : photographes, retoucheurs, réalisateurs, directeurs artistiques. Tous issus de maisons ou de parcours prestigieux. Face à nous, des étudiants – neuf filles et un garçon – qui venaient défendre individuellement leur mémoire accompagné de réalisations vidéo pour la plupart. Le point de vue est confortable, juges/jugés, professionnels/étudiants, groupe/ individu. Rien de très stressant donc de ce côté-là de la barrière. Et puis les présentations commencent et un trouble naît instantanément en moi. Les jeunes personnes en face de nous, qui sont censées être intimidées et anxieuses, se révèlent assez sûres d’elles. Le propos est assuré et le sens ne divague pas. Au-delà du fond et de la forme, c’est une certitude qui se dégage de ces papillons sortant du cocon et qui ont bien l’intention de séduire par leurs travaux tous ceux qui passeront à leur portée. Il n’existe aucun complexe d’infériorité, et ils nous parlent d’égal à égal et avec raison.

Le duo Ariane Lebon et Blanche Bourgeois se présente directement sous leur nom de scène, « Lebonbourgeois ». Elles présentent une vidéo admirable, montrent un book maîtrisé et savent compter sur des commandes de l’Oréal pour développer leurs travaux personnels communs. Elles ont tout compris à ce métier et à ces allers-retours entre artistique et commercial. Puis vient le tour de Sephora Kilbee, qui présente Air liquide, un clip sur la possible nocivité dans certaines relations amoureuses. Le propos est intelligent et la réalisation impeccable. Mais surtout derrière cela, la future diplômée (elle obtiendra une note de 16,42 de moyenne), propose une réflexion et une maîtrise des enjeux de narration et technique qui sont surprenants de maturité. Ce ne sont pas de jeunes gens qui se forment que nous avons en face de nous, mais bien des adultes déjà accomplis et prêts à en découdre dans ce milieu professionnel de l’image qu’on leur annonce si dur. Insouciants ou résistants, ils ont toutes les armes pour cartonner. Et cela crée d’ailleurs un certain émoi dans le jury qui voit arriver cette vague de surdoués avec autant de bonheur que de craintes pour la concurrence que cela leur promet.

Voici quinze ans, les étudiants en photo de Gobelins apprenaient à dupliquer des diapositives. Désormais, ils sortent avec un bagage technique et intellectuel qui leur permet d’avoir la force conceptuelle de Sophie Calle, la maîtrise technique d’un James Cameron, la vitalité créative d’un Man Ray, et l’humour noir d’un Martin Parr. Ces gamins savent tout faire. Il ne leur reste plus qu’à apprendre l’échec. Enfin, même pas en fait. Jade Deshayes, une des candidates, nous présente alors un mémoire sur la thématique « L’échec un passage obligatoire vers le succès ? ». Le propos est subtil et la vidéo hallucinante. Même dans l’échec, ils se révèlent brillants. Ce soir-là, je me suis couché un peu déprimé en me demandant si ce truc qui me grattait tout au fond de moi ne serait pas de la jalousie.

Image d’ouverture © DR