La rencontre entre l’art de la miniature et le 8e art a donné naissance,
 au milieu du XIXe siècle en Inde, à la peinture sur photographie, une pratique que sublime Vasantha Yogananthan dans un projet aussi délicat qu’ambitieux, intitulé A Myth of Two Souls. Le photographe franco-tamoul y collabore avec l’artiste indien Jaykumar Shankar et donne l’occasion de revenir sur cet art hybride, caractéristique du sous-continent. Cet article, écrit par Carole Coen, est à retrouver dans notre dernier numéro.

« Les débuts de la photographie peinte soulignent l’ambiguïté entre les artistes et les photographes, indique Rahaab Allana, curateur à l’Alkazi Foundation for the Arts (New Delhi), qui détient la plus importante collection de photographies peintes indiennes en Asie. Le photographe y tient le rôle de portraitiste, alors que l’artiste y occupe celui d’artisan. Le format traditionnel des portraits issus de l’artisanat populaire, associé à leur encadrement photographique, a progressivement constitué un tournant pour les photographes, qui ont investi leurs images monochromes aux couleurs naturelles ou, souvent, hyperréalistes, et qui ont invité les artistes locaux et professionnels à y participer plus activement. »

À Paris, Vasantha Yogananthan fait défiler un à un les tirages de son nouvel opus, Dandaka, dont la moitié ont été peints par Jaykumar Shankar. Leur collaboration – toutes les photos sont créditées des deux noms – a débuté en 2015, soit deux ans après le début du projet A Myth of Two Souls. Il s’agit d’une série de sept livres correspondant aux chapitres de l’épopée mythique du Râmâyana, qui, avec le Mahâbhârata, constitue l’un des textes fondateurs de l’hindouisme et de la mythologie hindoue. Le dernier opus de ce travail, The Epilogue, est prévu pour l’été 2020. « Je cherchais un dispositif plastique pour communiquer l’idée que ce mythe est à la fois très ancien et très moderne. D’où l’envie de recourir à un artisanat d’art traditionnel, en le transposant à des images contemporaines », explique le photographe. Sous la main du peintre, les photographies mises en scène par Vasantha Yogananthan s’habillent d’un léger voile, dont les tonalités, entre onirisme et réalité, brouillent délicatement nos repères.

Créer un art nouveau

L’apparition de la photographie peinte en Inde est, d’une certaine façon, liée à cette intention de « manipulation ». Issue de la tradition de la miniature et du bouleversement que provoque l’arrivée du média photographique sur le sous-continent dans les années 1850, cette pratique naît au sein des cours des maharanas (« rois princiers » en hindi) dans les États du nord et du centre-ouest de l’Inde: Rajasthan, Maharashtra, Gujarat. Engagés par les souverains, les artistes utilisaient la peinture comme un moyen d’interpréter leur sujet. En transformant le décor, en modifiant l’expression du visage pour lui donner un sentiment d’autorité ou de grâce, ils répondaient, à leur manière, aux désirs du commanditaire. La peinture conférait ainsi à la photographie une identité distincte, que renforçaient les différents styles de l’époque.

Ainsi, face à la nouvelle forme de représentation qu’incarnait la photographie, ces artisans, loin de s’y opposer, y ont intégré leur savoir-faire ancestral pour créer un art nouveau. Alors qu’en Occident, la photographie supplantait la peinture en tant que représentation de la « réalité », en Inde, elle servait les œuvres peintes censées refléter un niveau supérieur d’existence, une « hyperréalité ». « Et c’est par les peintures et les couleurs spécifiques, peut-on lire sous la plume d’Ajay J. Sinha, professeur d’histoire de l’art aux États-Unis, que s’est notamment réalisée l’appropriation de cette nouvelle technologie déployée sur le territoire par les colons britanniques. »

Les couleurs sont au cœur de la collaboration entre Vasantha Yogananthan et Jaykumar Shankar. « J’ai souhaité amener le peintre à travailler sur des photographies qu’il n’avait pas l’habitude de traiter, c’est-à-dire autres que du portrait. » Ce que faisaient, avant lui, son grand-père, puis sa mère, explique le photographe. « Et ce qui m’a plu quand on a commencé, c’est sa palette chromatique qui, sans être complètement naturelle, ne tend pas vers le kitsch bollywoodien. » Pour son travail sur les tirages noir et blanc 32 × 42 cm des photos prises à la chambre par Vasantha Yogananthan, Jaykumar Shankar avait toute liberté dans le choix des teintes. Dandaka est le volet sur lequel ils ont le plus poussé leur association : sur cinquante images, vingt-cinq sont peintes à l’aquarelle augmentée de pigments. Et chaque tirage, édité à sept exemplaires, est différent.

« Ce qui est intéressant, c’est son évolution, poursuit Vasantha Yogananthan. Il est parti des couleurs traditionnelles pour aller vers une interprétation personnelle. Sur certaines des photos, c’est du fauvisme. » Pour l’une d’elles, à paraître dans le prochain opus, Jaykumar Shankar a pris l’initiative, jusqu’alors inédite, d’ajouter des fleurs afin de guider le regard vers le sujet : un minuscule écureuil perdu dans la verdure. « Il a repensé la composition de l’image à travers la couleur », note le photographe. À l’inverse, il est parfois difficile de détecter si une photo a été peinte ou non, tant les sensibilités de deux artistes se rejoignent. « J’aime aussi beau- coup cette incertitude de nos travaux respectifs, poursuit Vasantha Yogananthan. Elle s’ajoute à la superposition temporelle et rejoint la manière, entre fiction et réalité, dont ce mythe est encore présent dans la vie des Indiens d’aujourd’hui. »

© Vasantha Yogananthan, peint par Jaykumar Shankar

Cet article est à retrouver dans son intégralité dans Fisheye #33, en kiosque et disponible ici.