Fondatrice de l’association Fetart à l’origine du festival Circulation(s) qui ouvre sa 10e édition ce 14 mars, Marion Hislen, aujourd’hui déléguée à la photographie au ministère de la Culture, revient sur cette aventure unique. Cet article est à retrouver dans notre dernier numéro dont le dossier est consacré à cette édition anniversaire.

Marion Hislen : Comment est né le festival Circulation(s) ?

La première édition de Circulation(s) date de 2011, mais il faut remonter six ans auparavant pour comprendre l’origine du projet. En 2005, nous avions lancé avec Valérie Lambijou l’association Fetart qui s’occupait de promouvoir de jeunes photographes avec des événements pop-up. Nous trouvions des lieux qui n’étaient pas faits pour ça, où nous organisions des expos pendant quelques jours en présentant des artistes pour la première fois. Tout le monde était bénévole. Celles et ceux qui exposaient une année venaient donner un coup de main les années suivantes, et nous organisions de grandes fêtes lors des vernissages. Le public découvrait à la fois des lieux improbables (nous avions même investi une église rue du Faubourg-Saint-Honoré) et des photographes. Les expos duraient peu de temps, car il fallait pouvoir surveiller les salles : on se relayait donc entre bénévoles et auteurs, la semaine et le weekend. Ça nous a permis de nous faire connaître de la presse et des professionnels, mais ils ne pouvaient pas écrire sur nous. On ne donnait pas les infos à l’avance, et les expos duraient trop peu de temps pour être chroniquées. C’est parce que nous voulions nous professionnaliser et pouvoir demander de l’argent public que nous avons voulu organiser un événement annuel récurrent, d’où la création du festival Circulation(s).

La photographie émergente et la dimension européenne étaient déjà présentes aux premières éditions ?

Dès le départ, nous faisions des appels à projets. Avec Fetart, c’était en France ; mais dès 2011, avec Circulation(s), nous sommes passés à l’échelle européenne. L’idée nous est venue suite à une exposition sur l’Europe organisée en 2008 à la Cartonnerie, dans le 11e arrondissement de Paris. Nous nous étions greffés sur un des thèmes du Mois de la photo à Paris, et l’expo avait très bien marché. Quand nous avons fait un brainstorming pour créer Circulation(s) deux ans plus tard, nous nous sommes dit que nous tenions là quelque chose. Nous avons lancé des appels à candidatures, mais ce qui nous a permis de recevoir de bons dossiers, ce sont les photographes. Celles et ceux qui avaient exposé nous recommandaient dans leurs réseaux : c’étaient nos meilleurs ambassadeurs !

Marion Hislen © Jérôme Bonnet

La scénographie était-elle une de vos préoccupations ?

La scénographie a tout de suite été un enjeu majeur, parce que les jeunes auteurs ont cette préoccupation. Et le fait d’avoir travaillé avec Fetart dans des lieux inaccoutumés nous a habitués à réfléchir à la mise en scène des images. Je pense qu’un festival est un lieu d’expérimentation. C’est un moment éphémère, ça ne sert à rien d’essayer de faire comme dans les musées quand on n’a pas les moyens, l’éclairage, l’expertise, les murs… Il faut se servir de ses faiblesses pour en faire des forces. Au début, nous faisions le tour de Paris pour récupérer des éclairages que des salles de théâtre nous prêtaient. Nous récupérions aussi des éléments de décor utilisés par des spectacles du Centquatre que nous recyclions. C’était des contraintes marrantes, même si parfois ça pouvait paraître un peu loufoque.

Comment avez-vous vu évoluer le travail des photographes depuis dix ans ?

Nous nous sommes rendu compte qu’il y avait des modes, des façons d’accrocher, des grandes tendances. Une année, ils avaient tous travaillé en forêt. Et puis il y a des choses récurrentes comme les grands-parents, la famille, l’intime, la maladie d’Alzheimer, les premières confrontations à la mort… Et puis il y a eu la grande vague de la réappropriation des photos de famille, les travaux sur l’écologie… Il y a aussi beaucoup de séries qui s’appuient sur des données scientifiques, et d’autres qui se basent sur des concepts ou des théories. Dès que c’est un truc un peu fou, c’est plutôt le fait d’un plasticien qui ne s’encombre pas d’une histoire de la photo dont il devrait assumer l’héritage.

© De g. à d. : Miia Autio, LUmberto Coa, Jan Maschinski, Laurence Rasti

Quels sont vos souvenirs les plus marquants du festival ?

Les moments que je préfère, ce sont les accrochages. C’est un temps de concrétisation et de partage avec les artistes, comme les moments où tu fais de la manutention. Ce sont aussi tous les moments avec les bénévoles : les galères quand il faut accrocher un truc à dix mètres de haut, quand il faut aller à la benne, ou quand on a fait un voyage Paris-Arles avec un camion qui sent la friture… C’est vraiment un festival fait maison : on travaillait dans ma cuisine avec les bénévoles, et le soir on débarrassait pour pouvoir manger.

Quels sont les photographes qui vous ont marqué ?

Il y en a plein : Cristina de Middel, Elsa & Johanna, Lucie et Simon (aujourd’hui Brodbeck & de Barbuat), Juliette Agnel, Wiktoria Wojciechowska, Jenny Rova, Manon Lanjouère, Thomas Jorion, Patrick Willocq, Julien Taylor, Stéphane Winter, Igor Samolet, Liu Susiraja… C’est trop difficile de faire un choix, il y en a trop !

Le passage au Centquatre Paris, en 2013, a été une étape importante ?

Nous pouvons vraiment remercier la direction du Centquatre qui, au même titre que Bagatelle à l’époque, nous a fait confiance. Si le projet existe, c’est grâce à José-Manuel Gonçalvès, son directeur, et Julie Sanerot, directrice de la production et adjointe à la programmation artistique de l’établissement. L’enjeu était important, ils nous ont ouvert les portes d’un des lieux les plus dynamiques de Paris. La première édition, en 2013, la fréquentation a presque triplé ! Ce sont aussi eux qui nous ont incités à mettre en place une billetterie – ce qui a occasionné pas mal de discussions en interne –, mais ils avaient raison. En payant son entrée, le public a une plus grande attente, et cela donne plus de responsabilités côté organisation. Cela a changé ma vision de notre travail, mais je ne m’en suis rendu compte que plus tard. Le Centquatre réalise par ailleurs un travail de médiation avec les scolaires et les publics empêchés, il y a une vraie politique sociale. Quand ce que tu défends est aussi porté par l’institution, ça allège la culpabilité de rendre l’entrée payante. Par ailleurs, il y a toute une partie du festival (en extérieur) qui est gratuite, et les personnes qui se rendent au théâtre voient ainsi une partie des expositions gratuitement.

Cet article est à retrouver dans son intégralité dans Fisheye #41, en kiosque et disponible ici.

Fisheye a dédié le dossier de son tout dernier numéro aux dix ans de Circulation(s). Venez le feuilleter lors de la soirée de lancement, organisée jeudi 12 mars à la Fisheye Gallery !

Dans le hall du Centquatre-Paris, édition 2018

© à g.: Todd Antony ; à d.: Kourtney Roy

© Sanne de Wilde

© Chassary Belarbi

© Thomas Jorion

Image d’ouverture  © De g. à d. : Miia Autio, LUmberto Coa, Jan Maschinski, Laurence Rasti