Dans son œuvre intitulée Bonheur entrepreneur, l’artiste plasticienne Ariane Loze questionne notre rapport au travail dans un monde régi par la performance. Une création intelligente où une panoplie de personnages délient leur langue. Cet article est à retrouver dans notre dernier numéro. 

Le 13 janvier 2022, le magazine Le Point titrait : « Après le Covid, qui voudra encore travailler ? Le spectre de la grande démission. » Cela faisait écho aux plus de 38 millions d’Américains qui ont quitté leur poste en 2021 – du jamais vu en près de deux décennies – et plus largement à cet état de morosité et de fatigue mentale ambiant. Ariane Loze s’y est confrontée en accompagnant des coaches dans de grandes entreprises. « Souvent, nous sommes accueillis par la directrice des ressources humaines: “Écoutez, je, je ne peux pas en parler directement, mais… disons qu’il y a beaucoup de gens qui, enfin, enfin… N’abordez pas le sujet de manière frontale… Mais voilà, il y aurait trois personnes en burn-out, ou du moins en devenir… Si vous pouviez parler de ça.” Elle retire sa casquette de RH et confirme qu’elle a croisé “beaucoup de personnes à bout, au bout du bout du bout”. » 

Coach, metteuse en scène, anthropologue du présent, artiste plasticienne… difficile de ranger Ariane Loze dans une case. Et tant mieux. Ce sont ses études de théâtre qui la mènent à la scène, mais très vite son cœur balance pour le cinéma. À vingt ans, elle ne se sent pas de diriger une troupe de comédien·es, et se consacre à la création d’images. « Je n’étais pas légitime. Je n’avais pas l’impression d’avoir grand-chose à dire, alors j’expérimentais, j’expérimentais avec l’image. Le cinéma vient du théâtre : les premières images filmées composent un tableau que l’on peut découper en plans. Mes premiers films étaient muets. Étant seule, j’incarnais plusieurs personnages et je me filmais en champ et contrechamp », se souvient l’inclassable Belge, 33 ans aujourd’hui. 

Fonction sociale et existentielle 

Sa création de 2021 l’est tout autant. Inclassable. D’abord révélée au sein du collectif Superamas et repérée au sein d’une galerie d’art contemporain, Ariane Loze s’est ensuite invitée au théâtre de la Cité internationale dans le cadre du programme New Settings de la Fondation d’entreprise Hermès. Ce jeudi 10 juin 2021, quelques jours seulement après la réouverture des lieux de spectacle, à l’excitation du retour en salle s’ajoute une heureuse surprise : Bonheur entrepreneur. Sur scène ? Une table de salon, de la vaisselle, un portant de vêtements et un dispositif vidéo ouvert au public. Comme dans la vie – ou durant notre échange téléphonique –, Ariane Loze aime jouer, se démultiplier. Pendant près d’une heure, elle incarnera à elle seule plusieurs personnages, plusieurs identités. Toutes et tous dialoguent autour de notre rapport au travail. « Dans son sens d’occupation, d’activité, de production de richesse, mais aussi dans sa fonction existentielle puisqu’il donne aujourd’hui, comme avant d’ailleurs, une fonction sociale à l’être humain », précise la vidéaste. On s’immerge volontiers dans des lieux célébrant le leadership et le self-made-man – cocktail mondain ou interview officielle… il y en a pour tous les goûts. Tantôt narratives, tantôt surréalistes, les saynètes filmées en temps réel s’imposent comme « des essais filmiques sur notre société et son individualisme ». Et dans cette course à la productivité, elle s’interroge : qu’en est-il du bonheur ? 

Découverte marquante en novembre 2021. Le magazine Management affiche un homme séduisant en couverture. On lui tend une tasse de café, un stylo et un téléphone. « 50 conseils et astuces pour (mieux) gérer son temps – Être heureux rend-il plus productif ? » Quel effet ! « Je peux vous dire qui, parmi [les leaders charismatiques], court un marathon tous les six mois et prend cinq jours de retraite dans une abbaye toutes les cinq semaines. En lisant des interviews de ces personnalités, j’ai pu remarquer qu’ils mettaient tout en œuvre pour prétendre à une vie équilibrée », commente l’artiste. Si le but d’un leader est de performer, il s’agit aussi de construire une image de la supposée réussite. « Vous vous voyez dire à quelqu’un : “Non, moi ça va en ce moment. Il se passe peu de choses dans ma vie, et je suis bien. Je fais peu. Je me relaxe, et ça va, je suis bien”? Non! On préfère: “Ah, c’est la folie en ce moment, mais t’en fais pas, on trouvera bien cinq minutes. J’ai très envie de te voir, de faire des trucs avec toi, faire, faire, faire !” », s’amuse-t-elle. Ariane Loze se livre à un dialogue intérieur construit d’images. Burn-out, plafond de verre, violences interpersonnelles, conciliation famille/travail… Bonheur entrepreneur témoigne surtout de la « complexité de l’identité derrière la façade, de la multiplicité des points de vue et des contradictions qui nous habitent ». Productivité vs valeurs humaines. Une étude conduite par Harvard et le MIT en 2018 montre que des salariés heureux sont 31 % plus productifs. Oui, mais alors la productivité rend-elle les gens heureux? La performance de l’artiste belge est une invitation à penser le monde de demain. Ou plutôt à observer le monde d’aujourd’hui. Celui où le télétravail génère de nouveaux maux. Il faudrait stopper nos divagations et ne pas ralentir la cadence ? Laissons plutôt la place à Ariane Loze. Cette actrice qui prend le temps de penser. Cette réalisatrice soucieuse du tempo. Cette artiste en constante expérimentation. En avril, au Centre Wallonie-Bruxelles, elle ouvrira d’ailleurs sa scène au public à l’occasion d’une création sur les intimités froides : l’amour à l’ère du digital. 

 

Bonheur entrepreneur sera présenté le 28 mars à la Fondation Cartier dans le cadre d’une Soirée nomade. Notre banquet, une performance participative, se tiendra au Centre Wallonie-Bruxelles le 8 avril.

Cet article est à retrouver dans Fisheye #52, disponible ici

Ariane Loze © Mathilde Delahaye