Alors qu’elle n’a que sept ans, Diana Markosian quitte sa Russie natale pour les États-Unis – un déménagement précipité par sa mère, en quête d’une vie meilleure. Dans Santa Barbara, projet multimédia aux airs de soap opera, elle revient sur cet événement qui a bouleversé sa vie. Cet article est à découvrir dans notre dernier numéro.

« Ma mère était si jeune et pleine de vie lorsqu’elle a rencontré mon père. Elle venait de soutenir son doctorat en économie. Ils sont tombés amoureux et ont vécu cette fabuleuse romance soviétique… Je me souviens encore de vidéos de ma mère portant une robe en dentelles qu’elle avait elle-même fabriquée, partant pour des vacances au bord de la mer Noire… Un véritable conte de fées qui s’est transformé en cauchemar », conte Diana Markosian. En 1991, la chute de l’Union soviétique bouscule la vie de la photographe et de sa famille, alors installée à Moscou. Soudainement, le diplôme de sa mère, Svetlana, tout comme celui de son père ingénieur deviennent inutiles. Son pays d’origine, l’Arménie, est en guerre, les rations diminuent, l’eau manque et l’électricité cesse de fonctionner. Son monde s’écroule. « J’ai l’impression d’avoir passé une énorme partie de mon enfance à descendre du septième étage de mon immeuble au premier pour chercher des gallons d’eau et les remonter », se souvient la photographe. Alors que la devise du territoire, le rouble, ne cesse de chuter et que la qualité de vie se dégrade, les Russes doivent se rendre à l’évidence : le pays qu’ils occupent est en train de devenir inapte à la vie. « C’était comme si nous n’existions pas aux yeux du monde », commente l’artiste. Peu de temps après l’effondrement, ses parents se séparent – son père avait entamé une liaison avec une autre femme – et sa mère prend une décision qui changera à jamais leur existence : elle s’envole brusquement, avec ses enfants, pour les États-Unis. 

Aujourd’hui âgée de 33 ans, Diana Markosian est installée à New York, où elle développe une pratique photographique essentielle à son existence. « Le 8e art est devenu plus qu’un ami. C’est la seule constante de ma vie. Jusqu’au début de la vingtaine, je n’avais aucune stabilité. Seule la photographie m’accompagnait. Elle est devenue un pilier », confie-t-elle. C’est durant ses études supérieures, alors qu’elle se préparait à devenir journaliste, qu’une intervenante lui fait découvrir le pouvoir de l’image fixe. Une rencontre inattendue qui provoque en elle une émotion forte, et l’envoie sur une trajectoire jusqu’alors inconnue. Depuis, l’autrice poursuit un voyage introspectif, une création inspirée par l’intime et la découverte de soi lui permettant de s’ouvrir aux autres. Une manière de faire dialoguer problématiques internes et sujets universels, d’apprendre à
se connaître, à mieux comprendre sa famille et son héritage grâce à l’image. Guidée par cette volonté, Diana Markosian aborde enfin avec sa mère, en 2017, les véritables raisons de leur emménagement en Amérique au cours d’une discussion salvatrice. En 2018, elle comprend qu’il lui faut construire un projet autour de ces révélations. Pour comprendre, et pour partager. « J’ai toujours su que j’allais imaginer cette série sous la forme d’un script. Je découvrais alors des détails si incroyables de mon histoire qu’elle me paraissait presque fictive. Je me suis dit : pourquoi ne pas jouer avec cette sensation, l’explorer plus en profondeur et remettre en scène ce qui nous est arrivé ? », explique-t-elle.

Ainsi naît Santa Barbara. Une collection de dix moments décisifs rejoués et mis en scène pour permettre au public de comprendre comment une seule décision, une seule expérience, peut chambouler le cours de notre existence. « Je reste persuadée que chaque personne présente dans une même pièce peut appréhender l’instant de manière complètement différente. C’est quelque chose de profond, de transformateur », ajoute-t-elle. Diana Markosian s’en souvient encore très clairement. Au milieu de la nuit, Svetlana la réveille ainsi que son grand frère David et leur demande de faire leurs valises : ils partent en voyage. « Je me souviens de la taille de l’avion, qui était gigantesque. D’une hôtesse de l’air qui nous apporte un certificat nous précisant que l’on vient de franchir le pôle Nord, de notre arrivée à Seattle, puis à Los Angeles. Nous avions l’impression d’être dans le désert. Je tenais la main de ma mère tandis que nous marchions, contemplant les palmiers. Tout était si étranger, si romantique », se souvient Diana Markosian. Alors âgée de 7 ans, la fillette ne sait pas que sa mère a publié une annonce dans un journal, à la recherche d’un homme prêt à les accueillir. Un homme prénommé Eli qui deviendra ensuite son beau-père. « Il était plus vieux que ma mère, et très vite je l’ai appelé papa. Je voulais toujours être près de lui, commander les mêmes choses que lui au restaurant… Je l’aimais tant », confie-t-elle. Elle ignore également que ce départ précipité lui fera perdre contact avec son père biologique, et qu’il lui faudra quinze ans pour le retrouver. Transportée dans ce nouveau territoire, dans cette culture étrangère, elle grandit, et tente de s’approprier un monde qui ne cesse de lui filer entre les doigts. « Aujourd’hui, je ne me sens toujours pas vraiment américaine. Je crois que New York est la seule ville dans laquelle je me sens à l’aise. Il est difficile d’être une enfant immigrante, je n’ai pas de foyer, je n’en ai jamais eu », commente la photographe.

Véritable excursion dans sa propre mémoire – et dans celle de sa mère, qui a activement collaboré au projet –, Santa Barbara entend redonner vie aux fragments du passé qui les a forgés. Une manière pour l’artiste de se mettre dans la peau de Svetlana, et de tenter de comprendre les raisons qui l’ont poussée à prendre une décision si radicale. « C’était une plongée dans mon récit et dans son esprit, je découvrais de nouveaux détails en les mettant en scène. Chaque chapitre apportait des réponses… Jusqu’à arriver à un point d’orgue: il me semblait avoir dit ce que j’avais à dire », explique Diana Markosian. Aux frontières du réel et de la fiction, de la mémoire et de l’invention, Santa Barbara doit son nom au célèbre soap opera américain. La première émission télévisée à être arrivée sur es chaînes russes au moment de la chute du gouvernement. « C’était surréaliste ! Le rideau de fer tombait, et d’un coup nous visionnions des personnages faire des batailles de nourriture autour d’une table alors que nous mourrions littéralement de faim », commente l’autrice. Un feuilleton que sa famille suivait religieusement chaque semaine, se déroulant en plein cœur d’un lieu magique : le rêve américain, la terre des possibles. Un décor qui influencera certainement la décision de sa mère de s’y établir.

 

Jusqu’au 25 septembre, la série Santa Barbara est exposée en Suisse au festival Images Vevey, biennale des arts visuels. Elle sera ensuite présentée à la Galerie Les Filles du Calvaire, du 28 octobre au 3 décembre. 

 

Cet article est à retrouver dans son intégralité dans Fisheye #55, disponible ici.

© Diana Markosian