À force de passer d’un phénomène viral à l’autre, Internet a trouvé plus scotchant que les vidéos de chats ou les compilations de chutes spectaculaires. Phénomène actuel, le hashtag #satisfying regroupe ces friandises visuelles qui nous rivent à notre smartphone. Cette tendance nous a conduits sur la piste d’un entrepreneur ouzbek de 25 ans, à la tête d’un empire très lucratif. Enquête…Cet article, rédigé par Dorian Chotard, est à retrouver dans le dossier de notre dernier numéro.

C’est l’une des dernières créatures de notre « économie de l’attention ». Dans ce système qui régit nos vies numériques, diffuseurs et producteurs de contenus se livrent une guerre féroce pour capter le temps que nous passons devant des écrans – chaque minute grappillée pouvant être monétisée en publicité. Popularisées par la consommation de formats courts en lecture automatique sur Facebook, Instagram ou plus récemment TikTok, les vidéos labellisées « satisfaisantes » inondent à cette fin nos réseaux sociaux. Difficile à circonscrire, l’appellation satisfying fédère un florilège de contenus dont le point commun réside dans leur puissance hypnotique et leur capacité à donner un certain plaisir visuel. Cela va de la découpe minutieuse de matières en tout genre (bois, post-it, légumes, sable coloré), à l’écrasement d’objets par une presse hydraulique. Pâte à modeler, téléphones, jouets en plastique, ananas : tout y passe (spoiler : c’est toujours la presse hydraulique qui gagne à la fin).

Abusant du ralenti (un paon qui prend son envol) ou des accélérés (la cicatrisation d’une coupure au doigt : trente-trois jours résumés en un time-lapse de quelques secondes), ces clips jouent tour à tour sur les sons, les couleurs, les textures ou le mouvement pour toucher une corde sensible. Qu’ils misent sur le suspens, la répétition, la créativité, notre quête de perfection ou nos pulsions destructrices, ils y parviennent à tous les coups. Au point que Mick Jagger lui-même y trouverait un soupçon de satisfaction.

Captures d’écran © à g. Olivier Latta / @extraweg et à d. @omega.c

La jungle du #satisfying

Depuis plus d’un an, nous avions contacté plus d’une dizaine de ces plateformes – avec parfois plusieurs millions d’abonnés – sans réponse malgré nos relances. Serait-ce si difficile d’assumer de faire perdre des millions d’heures de productivité à l’humanité ? Si les responsables préfèrent rester discrets, c’est aussi que leur business n’est pas toujours très clean. Dans la jungle du #satisfying, il existe toute une nébuleuse de comptes bafouant allègrement les règles du copyright dans le seul but de générer du clic. La plupart se contentent d’agréger tout ce qu’ils trouvent en volant les posts les plus efficaces de la concurrence… Nous avions fini par renoncer, jusqu’à ce qu’un soir de confinement, une énième séance de visionnage de beignets confectionnés à la chaîne réveille l’Albert Londres qui sommeillait en nous. Jetant une ultime bouteille à la mer, nous contactons Oddly Satisfying, une chaîne YouTube suivie par 1,5 million d’abonnés. Surprise, quatre jours plus tard le créateur de la plateforme nous invite à le joindre sur un numéro de téléphone japonais. Second étonnement, notre interlocuteur n’est pas japonais : il s’appelle Sherzodbek Juraboev, vient d’Ouzbékistan, a 25 ans et n’a rien à cacher.

Son histoire commence en janvier 2016. Il a quitté son pays depuis déjà trois ans pour étudier les relations internationales dans l’une des meilleures universités privées du Japon, l’APU, située sur l’île de Kyushu, dans l’ouest de l’archipel. Mais Sherzodbek ne mène pas la vie étudiante dont il rêvait: « Je ne voulais pas être un fardeau pour mes parents. Pour payer une partie de mes frais de scolarité, j’enchaînais les petits boulots : serveur, maître-nageur dans les hôtels… Je me sentais coincé, j’avais l’impression de ne pas profiter de tout ce que le Japon avait à m’offrir. »

Cet article est à retrouver en intégralité dans Fisheye #42, en kiosque et disponible ici.

capture d’écran © à g. James Johnson / @jamesjohnsta et à d. Ryan Rustand / @coach_rusty

Captures d’écran © à g. @mwa_sketchz et à d.  @drones_are_cool

Capture d’écran © à g. Philip Swift / @philswift.tv et à d.Ertan Atay / @failunfailunmefailun

Image d’ouverture : Capture d’écran © Olivier Latta / @extraweg