Tendres baisers ou cœurs brisés ? Les deux mon capitaine ! Au croisement du cinéma et de la bande dessinée, le roman-photo, genre populaire souvent raillé par les gardiens de la culture, nous raconte des histoires d’amour en nous donnant à lire les rêves et les fantasmes d’une partie de notre société. Une saga à découvrir au Mucem, à Marseille.

« Les histoires d’amour finissent mal… en général… », chantaient Les Rita Mitsouko, en 1986. Au bout de la promenade Robert-Laffont, à côté du Vieux-Port, au Mucem, c’est tout le contraire. Le musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée de Marseille consacre en effet 800 mètres carrés aux romances qui se terminent, dans 99% des cas, plutôt bien. Il s’y tient la toute première exposition dédiée au roman-photo, genre souvent méprisé, considéré comme un sous-genre populaire et vulgaire. « Les intellectuels le trouvent stupide, les catholiques immoral, et les communistes anesthésiant, mais il a pourtant constitué l’un des plus grands succès de la culture populaire du XXe siècle », rappelle Frédérique Deschamps, une des deux commissaires d’exposition – avec Marie-Charlotte Calafat. Elle souligne plus précisément qu’en 1960, un Français sur trois lisait des romans-photos. Aujourd’hui encore, malgré la concurrence des séries télé comme Plus belle la vie, l’hebdomadaire Nous Deux tire à 250 000 exemplaires, et se lit aussi sur iPad.

© Arnoldo Mondadori editore / DR

Amour, jalousie, trahison

Un flash-back s’impose. Apparu en Italie en 1947, le roman-photo s’est construit sur la même structure que la bande dessinée. Il se compose de photos et de bulles contenant des textes qui racontent une histoire comme le ferait le découpage d’un film, sous la forme d’un storyboard. L’exposition retrace de façon chronologique son évolution à travers plus de 300 objets. À l’instar du roman-photo, né de la collaboration entre un scénariste, un metteur en scène, des acteurs et un photographe, l’expo du Mucem rassemble divers types de supports qui en sont à l’origine : photos, planches-contacts, négatifs, maquettes, affiches, films, etc. Roman-photo s’ouvre sur l’image d’un baiser langoureux, en noir et blanc, issue de la revue italienne Bolero Film, et nous installe tout de suite dans l’atmosphère. S’ensuivent d’autres images du même style, majoritairement puisées dans le fonds de l’éditeur Mondadori, dont certaines n’ont jamais été montrées jusqu’à présent. On découvre également Il Mio Sogno, autre magazine italien à l’origine du roman-photo. Il faut rappeler à quel point ces histoires à l’eau de rose destinées à un lectorat féminin ont eu un succès phénoménal. Car en plus de permettre une lecture simple et rapide, les récits permettaient aux lecteurs de s’identifier à travers des thèmes universels : amour, jalousie, trahison, vengeance, mort. La visite se poursuit avec des feuilletons présentés sous forme de diaporamas. On y voit défiler les vedettes de l’époque révélées par ce media populaire : Gina Lollobrigida, Hugh Grant, sans oublier Sylvie Vartan et… Johnny Hallyday ! Impensable de ne pas mentionner la revue Nous Deux. Nous voilà devant un mur entièrement tapissé de unes du mythique hebdomadaire français spécialisé dans le roman-photo. On découvre aussi, plus près de nous, le travail du photographe Thierry Bouët, parti à la rencontre des lecteurs du magazine. Il nous fait découvrir Mireille qui, à 92 ans, après un mariage arrangé par ses parents, et avoir élevé sept enfants, confie que la lecture de l’hebdomadaire a « allégé sa vie » en lui apportant « un peu de fraîcheur » après ses dures journées.

© Arnoldo Mondadori editore/DR

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© Josselin Rocher / © Arnoldo Mondadori editore/DR

© Piero Orsola. Cliché : Josselin Rocher

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