Toujours la même femme blanche, épilée, mince et pulpeuse à la fois. Imprimé sur papier, le corps dicte la norme de ce qui est désirable. Au-delà de cette esthétique qui exclut, le mouvement body positive utilise la photographie pour rendre visible la diversité et donner à chacune la chance de s’accepter telle qu’elle est. Cet article, rédigé par Camille Lorente, est à retrouver dans le dossier de notre dernier numéro.

Bourrelets, cellulite, poils ou vergetures: sur le compte Instagram de Mar Armengol, on peut voir tout ce que l’on ne montre jamais. La photographe espagnole de 24 ans fait entrer dans son panthéon esthétique coloré les corps féminins qui sortent des canons de beauté établis. « Je veux montrer la beauté dans ce que la société considère comme laid. Mon travail sert à lever les tabous, à rompre avec les stéréotypes », explique-t-elle. Sur les couvertures de magazines, dans les publicités, le cliché du corps féminin, c’est une peau blanche plus lisse qu’un dauphin, des cheveux longs et soyeux, une silhouette mince avec de la poitrine – mais pas trop sinon c’est vulgaire. En creux, cet idéal de beauté occidental, affirmé à grand renfort de retouches, dessine une esthétique grossophobe, raciste et phobique du poil.

© Mar Armengol

Une seule image de la féminité

Ce flux d’images uniformes finit par imposer ses normes et entamer l’estime de soi des femmes qui le subissent. Le poids du corps pèse d’autant plus sur leurs épaules que son esthétique constitue l’un des seuls moyens d’exister à leur disposition ; la beauté étant l’unique monnaie d’échange pour avoir de l’attention. Une femme est toujours objet de désir, jamais sujet. Le corps des femmes est politique, mais c’est aussi une manne financière : il faut l’épiler, le maquiller, l’amincir ou le rembourrer… S’accepter telles qu’elles sont ne fera pas vendre de crèmes anticernes, le mal-être est bien plus porteur. À 20 ans, la dessinatrice Léa Castor se sentait toujours en décalage, inadaptée : « Je devenais une femme, et pourtant je ne me sentais pas “féminine”. J’avais l’impression de ne pas correspondre à ce qu’on attendait de moi. Je me suis rendu compte que le rapport à mon corps et à ma sensualité avait été totalement conditionné par la société, qui résume la féminité à une seule et unique façon d’être. » À travers une bande dessinée qui met en avant des personnes portant un regard positif sur leur physique (Corps à cœur, cœur à corps, publiée aux éditions Lapin), elle commence à travailler sur les complexes, les siens comme ceux des autres. Comment faire la paix avec son image quand aucune d’elles ne nous représente ?

à g. Léa Castor, à d. Natalie © Scandaleuse Photography

Né à la fin des années 1990 et ressuscité par un hashtag en 2017, le mouvement body positive a l’ambition quasi thérapeutique de faire exister les corps marginalisés par la photographie. Largement utilisé sur les réseaux sociaux, ce terme a pris le sens plus large d’acceptation de soi, quelles que soient ses caractéristiques physiques. C’est ce qu’a expérimenté la photographe Mar Armengol pour se libérer des pressions esthétiques : « Alors que je n’avais jamais aimé mon corps, j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai commencé à réaliser des autoportraits, puis à photographier les corps de mes amies et d’autres femmes. »

Affirmer que tous les corps sont « les bons corps » est également le mantra de Scandaleuse Photography, un duo de photographes françaises basées à Toronto. En proposant des séances « photo boudoir », Juliette Capdevielle et Fanny Lelorrain donnent aux femmes l’opportunité de « faire un gros doigt d’honneur » aux standards inaccessibles et aux jugements constants. « Nous ne retouchons pas le physique de nos clientes. Nous préférons leur montrer comment adapter les poses en fonction de leur corps. Avec notre travail, on tape à la source du problème : s’accepter physiquement commence par changer la façon dont nous nous voyons. Notre mission est d’aider les femmes à prendre conscience de leurs atouts et de leurs qualités, sur le plan physique mais aussi mental. Une séance boudoir, c’est se donner l’opportunité de se faire face, littéralement. »

 

Cet article est à retrouver en intégralité dans Fisheye #42, en kiosque et disponible ici.

© Scandaleuse Photography

à g.@zinteta, à d. @nufebu © Mar Armengol

@isabellasite © Mar Armengol

à g. @marinfinita, à d. @lurqui © Mar Armengol

Image d’ouverture : @isabellasite © Mar Armengol