Réalisée en 2020, en pleine crise du Covid-19, la série Shipibo-Konibo: The Healing Plants de Florence Goupil s’intéresse à l’impact du virus sur les peuples de l’Amazonie. Lauréate du Prix Nouvelles écritures de la photographie environnementale, porté par le Festival La Gacilly et Fisheye, la photographe dépeint un Pérou dévasté. Privées de soins durant cette période violente, les populations indigènes renouent avec leurs traditions et se soignent avec les plantes. Cet article est à retrouver dans notre dernier numéro.

Le pays qui dispose de la plus grande forêt vierge et de la plus longue chaîne de montagnes au monde affiche, depuis début juin, le plus haut taux de mortalité par rapport à sa population. « Quand la pandémie a éclaté et que l’état d’urgence a été déclaré, le 15 mars, je me suis retrouvée coincée à Lima. Je ne pouvais pas rentrer chez moi, à Cusco. Alors je suis allée rendre visite à deux amis, Celinda Cahuaza et Gabriel Senencina, installés à Cantagallo Island, à Lima, explique Florence Goupil, photographe franco-péruvienne. Il s’agit d’une communauté du centre-ville surpeuplée et fondée il y a vingt ans par des indigènes. Là-bas, pas d’accès à l’eau potable ni à la nourriture. » Immergée dans ce cluster géant, l’artiste réalise l’importance des remèdes traditionnels et des plantes utilisées pour lutter contre la pandémie : gingembre, tabac, eucalyptus ou matico – arbuste qu’on trouve en Amérique du Sud. Et, pour documenter cette médecine « artisanale », elle reçoit une bourse du National Geographic. « Depuis mes débuts, je m’intéresse à l’environnement et aux plantes. J’ai hérité de ce lien particulier du côté de ma grand-mère quechua. Enfant, j’ai vécu à ses côtés, dans les Andes, elle avait souvent recours aux plantes – bains ou tisanes – pour soigner mes grippes et autres petits virus. Je ne me suis jamais coupé de cette culture », précise l’artiste.

Quand la liberté de circuler dans le pays est rétablie, en juillet 2020, elle accompagne ses deux amis au sein d’une communauté de Shipibo-Konibos installée le long de la rivière Ucayali dans la forêt amazonienne. Elle y rencontre notamment une organisation de guérisseurs, le Comando Matico – en référence à la plante éponyme –, composée d’artistes, de professeurs et d’infirmiers. L’objectif de cette ambulance itinérante ? Faciliter l’accès aux plantes et apporter les premiers secours en cas de symptômes du virus. Une organisation plus que nécessaire dans un pays où le Covid-19 s’est propagé rapidement. Quand on questionne Florence Goupil quant à l’arrivée du virus dans le pays, elle pointe un fort sentiment d’abandon de l’État. Le 11 août 2020, le ministre de la Culture, Alejandro Neyra, promet des fonds pour lutter contre la pandémie avec un renforcement des soins primaires. Les Péruviens attendent toujours.

 

Une solidarité extrême

Quarantaine ou famine ? Au Pérou, et encore plus au sein de ces communautés reculées, il a fallu trancher. Et pour survivre, impossible d’appliquer le strict confinement. « Bien que les frontières internes aient été fermées, les règles n’ont pas été respectées », explique la photographe. Car la pandémie n’a pas stoppé les actions de déforestation illégale et, au Pérou, le bois transite via les fleuves et les rivières. L’autre facteur de propagation est culturel : « Dans les communautés les plus reculées, il est impensable de ne pas rendre visite aux plus anciens. Les Shipibo-Konibos font preuve d’une solidarité extrême. Par exemple, lorsqu’une personne contracte le virus, ses proches l’accompagnent dans la maladie. Le coronavirus est assimilé à un esprit négatif pouvant être éloigné par la présence humaine. Aussi, ils entretiennent un rapport à la mort particulier : ils accompagnent leur proche jusqu’à la fin. Et quand quelqu’un décède, les membres de la famille vont veiller son corps jusqu’à ce qu’il passe « de l’autre côté » », ajoute Florence Goupil. Autant de rituels qui participent à la transmission du virus. « Attention, terre autochtone. Fermée pour 15 jours », pouvait-on lire à l’entrée des territoires de communautés d’indigènes les premiers mois de pandémie. Comme si le manque d’infrastructures et leur saturation ne suffisaient pas, le racisme envers les indigènes sévit. Un élément bien souvent oublié par les médias. « Les indigènes ne sont pas reçus dans les hôpitaux des grandes villes et n’ont pas les moyens de se tourner vers les infrastructures privées », avance Florence Goupil. Les cas comme celui de Demetrio Mera (65 ans) ne sont pas isolés : cet ancien de l’ethnie cacataibo, originaire de l’Amazonie péruvienne, a eu des symptômes du Covid-19. Il a donc fait un voyage de six heures en bateau afin de rejoindre la ville de Pucallpa et l’hôpital amazonien… où il n’a jamais été admis. « Lorsque j’ai croisé cet homme, il m’a supplié de l’aider. Il avait des difficultés respiratoires et ne pouvait plus marcher. Il était terrifié. Et avant même que je ne puisse lui répondre, des Shipibo-Konibos du Comando Matico se sont approchés de lui, l’ont entouré, et lui ont vaporisé les jambes, confie la photographe. Demetrio a survécu à une phase très avancée de la maladie et a pu marcher à nouveau. Il a voulu partager son histoire avec moi, et a accepté que je fasse un portrait de lui, une fois seulement qu’il pouvait, dignement, se tenir debout. » (Voir photo ci-dessous)

Un génocide par abandon

Au cours de son enquête, Florence Goupil a rencontré Ronald Suarez, Shipibo-Konibo et président de l’organisation indigène Coshikox, qui a perdu sa mère ainsi que sept autres membres de sa famille à cause de la pandémie. Ce dernier déplore la disparition des anciens, car avec eux s’éteignent la connaissance des plantes et la conscience de la biodiversité de l’Amazonie péruvienne. Comme lui, beaucoup de Shipibo-Konibos considèrent cette situation comme un « génocide par abandon ». Ce terme puissant fut d’ailleurs utilisé fin mai 2020 par Sebastião Salgado. Le célèbre photographe et académicien sonnait déjà l’alerte pour les Brésiliens et les autres individus résidants en Amazonie : « C’est une mort annoncée pour une grande partie de la population. Si la maladie rentre dans la forêt, on n’a pas les moyens de porter assistance : les distances sont énormes, les
moyens très petits […], on risque une énorme catastrophe. Moi, j’appelle ça un génocide : c’est l’élimination d’une ethnie et de sa culture. » Devons-nous lire le projet de Florence Goupil, Shipibo-Konibo: The Healing Plants, comme un cri de colère face à l’inégalité des soins ? Pas vraiment. « Des manifestations éclatent partout en Amérique latine : des indigènes se lèvent contre le gouvernement, mais au Pérou, il n’y a rien de tel. Les Péruviens sont paisibles, tranquilles. Le Pérou n’est pas un pays de « râleurs » revendiquant des lois plus justes. Ça va peut-être venir, commente Florence Goupil. Je souhaitais montrer les indigènes avec respect, sans stéréotypes ni exotisme. J’expose dans ce projet une des solutions face au manque de soin : les plantes. Ils les utilisent depuis toujours. Et face à une pandémie aussi violente, ils n’ont pas coupé le lien. Ils ont au contraire choisi de revenir à la source, à leurs racines. » Outre les victimes du virus, la photographe a rencontré des jeunes gens qui ont choisi de renouer avec les pratiques ancestrales, et même des évangélistes qui ont préféré mettre de côté la religion pour se consacrer à la médecine douce.

Quid de la transmission quand le savoir ancestral est détenu par les plus vulnérables, les premières victimes de cette catastrophe mondiale ? D’autant que l’enseignement vertical n’est pas une option viable, et que les Shipibo- Konibos possèdent une culture de l’oralité. Le langage écrit – en anglais comme en espagnol – est compliqué, voire impossible. Nous avons tenté d’approcher deux d’entre eux : le leader Ronald Suarez, et un journaliste indigène, Juan Agustin. S’ils étaient d’accord avec le principe, ils n’ont pas pu répondre à nos questions… Avec ce projet mêlant regard d’auteur et documentaire, Florence Goupil dresse le portrait d’une situation ô combien complexe où la beauté d’un lien mystérieux avec les plantes s’oppose au chaos médical. Un chaos qui ne peut plus durer si l’on se fie à l’actualité politique péruvienne brûlante. Au moment de la rédaction de cet article, les résultats de l’élection présidentielle se font attendre. Le parti de droite a tenté un coup d’État en faisant disparaître les voix des indigènes, qui ont voté en majorité pour le candidat de gauche, Pedro Castillo. De nombreux Shipibo-Konibos ont rejoint Lima pour protester. Le vent tourne plus vite que ne le pensait Florence Goupil.

 

Jardin de la passerelle

Festival La Gacilly en collaboration avec Fisheye

Jusqu’au 31 octobre

Shipibo-Konibo: The Healing Plants © Florence Goupil