Montrer l’invisible et les mutations de l’environnement, telle est la double quête de Coline Jourdan, artiste plasticienne rouennaise de 27 ans. Pour sa participation à la Résidence 1+2, elle s’est rendue à l’ancienne mine d’or et d’arsenic de Salsigne, dans l’Aude, pour étudier les effets de l’extraction minière sur le paysage. Une aventure entre contaminations et réflexions. Cet article est à retrouver dans notre dernier numéro.

« Mon engagement pour l’environnement intervient dans ma vie quotidienne. Alors que je cherche à me confronter au toxique dans ma pratique artistique, j’essaie de l’éviter autant que possible dans ma vie de tous les jours, à travers mes habitudes de consommation notamment », annonce Coline Jourdan. Lauréate de la Résidence 1+2 en 2019 – un programme qui rassemble photographes et scientifiques – l’artiste plasticienne exposait jusqu’au 1er novembre, Soulever la poussière, à la Chapelle des Cordeliers, à Toulouse. Le second volet d’une étude au long cours sur les paysages miniers amorcée en 2019 avec Les noirceurs du fleuve rouge (cf. Fisheye #42). « Après avoir suivi les rives et les eaux empoisonnées du Rio Tinto, en Espagne, je me suis intéressée à l’ancienne mine d’or et d’arsenic de Salsigne, située dans la vallée de l’Orbiel, dans l’Aude », poursuit l’artiste. Celle qui fut la plus grande mine d’or d’Europe, et la plus grande mine d’arsenic du monde, est aujourd’hui à l’arrêt. Pourtant, le gisement continue de façonner le paysage. « Un territoire intéressant car complexe sur les plans environnemental, sociologique et politique, commente Coline Jourdan. L’extraction minière est nécessaire à nos sociétés, et son impact me questionne. »

Des images contaminées

Soulever la poussière est le fruit d’une collaboration inédite. Coline Jourdan et Jérôme Viers (enseignant-chercheur au laboratoire Géosciences environnement Toulouse et coordinateur de l’équipe de la mine Salsigne) n’avaient jamais travaillé, l’une avec un scientifique, et l’autre avec une artiste. Et naturellement, le duo s’est accordé sur deux éléments essentiels : l’expérimentation et le terrain. « Mon processus photographique débute toujours par un travail de recherche autour d’un lieu ou d’un événement », explique l’artiste. Une précision de taille, car tout porte à croire que c’est le résultat plastique qui guide Coline Jourdan, l’expérimentation tenant une place centrale dans son travail. Pour preuve, l’artiste a produit, en toute conscience, des images contaminées. Elle a ajouté à l’eau neutre permettant le développement de ses pellicules argentiques de petites quantités d’eau polluée provenant de l’Orbiel, du Grésillou, et du Malabau – rivière et ruisseaux situés à proximité de la mine de Salsigne. « L’eau est indispensable au procédé de développement en photographie argentique. Elle doit y être la plus neutre possible afin de permettre à l’image d’apparaître sans encombre. Or l’eau présente dans notre environnement est de moins en moins neutre. Dans la vallée de l’Orbiel, on y trouve notamment de l’arsenic. »

Sous le tapis

Si la Covid-19 et le confinement ont réduit les champs d’études, Coline Jourdan a réussi à saisir l’essentiel de ces « lieux de scandales sanitaires invisibles », pour reprendre les mots de Fabien Ribery, auteur du texte introductif. « Je connais ce site depuis trois, quatre ans. Quand nous avons réalisé nos premiers prélèvements et mesures en laboratoire, nous avons découvert des teneurs en arsenic très élevées – 14 %, et atteignant même les 25 %. Des chiffres hallucinants quand on sait qu’il s’agit d’un site accessible à tout le monde », précise le géologue. Il était temps que quelqu’un vienne soulever la poussière. Un titre de série que Jérôme Viers analyse d’ailleurs en deux temps : « Quelle quantité d’arsenic ingère un habitant de la vallée, une région particulièrement ventée? On est forcé de s’interroger. Et puis, je reste convaincu qu’un individu qui ne s’intéresse pas à ces problématiques peut traverser la vallée de l’Orbiel du Nord au Sud sans rien remarquer. Il devient alors facile de cacher la poussière sous le tapis. » « Ce qui saute aux yeux, c’est qu’on ne voit rien », déclare Coline Jourdan. La toxicité est généralement invisible, et le danger qu’elle représente fait souvent l’objet de déni. Un danger pourtant réel. Afin d’éviter l’inhalation de poussières toxiques, il est recommandé de ne pas rester plus d’une heure et demie dans la forêt de Malabau. Il est aussi conseillé de limiter à sept heures par an sa présence en ces lieux dangereux.

« Je sais que l’activité industrielle reste indispensable, mais il est indéniable qu’elle cause de nombreux conflits entre environnementalistes, politiques et lobbyistes. Et ces derniers ont un pouvoir grandissant sur elle », ajoute Coline Jourdan. Derrière ses représentations d’une nature pure et inviolée, c’est une douce dénonciation qu’elle nous propose. Depuis 2018, Coline Jourdan partage ses inquiétudes quant aux mutations de l’environnement avec le collectif rouennais Nos années sauvages. « Ce collectif, né sous l’impulsion de Thomas Cartron et Sylvain Wavrant, réunit des artistes dont les projets pluridisciplinaires interrogent une vision biaisée, manipulée et altérée de l’animal et de la nature. J’ai appris, à leurs côtés, à assumer mes questionnements et ma démarche artistique », souligne la jeune femme. « Je me confronte au toxique plutôt que de le critiquer depuis l’extérieur. Et ce, sans amener une approche culpabilisatrice. Je suis persuadée que le discours poétique peut permettre de sensibiliser les individus. » Là réside toute la force des images de Coline Jourdan. « Je ne peux m’empêcher de confronter ses images à la faiblesse que nous avons, en tant que scientifiques, à transmettre nos connaissances », confirme Jérôme Viers. Un discours qui fait sens dans un contexte où le devenir de notre environnement dépend de nous tous, toutes disciplines confondues.

 

Cet article est à retrouver dans le Fisheye #44, en kiosque et disponible ici

Soulever la poussière © Coline Jourdan / Résidence 1+2