Fabrice Fries est PDG de l’Agence France-Presse depuis 2018. Il a fait l’essentiel de sa carrière dans les médias, la technologie et la communication, successivement chez Havas, Vivendi, Atos et Publicis. Il a fait du développement de l’image (photo mais aussi vidéo) une priorité de l’AFP.  Cet article est à retrouver dans notre dernier hors-série.

Fisheye : Vous mettez en avant le fonds photo argentique de l’AFP par une exposition et une vente inédite, est-ce une partie importante de vos archives ? 

Fabrice Fries : L’AFP a été fondée en 1944, mais elle est aussi l’héritière de l’agence Havas, née quant à elle en 1835. Elle a à ce titre récupéré le fonds Havas. En tout, son fonds argentique compte 6 millions de clichés – plaques de verre, diapositives et négatifs. Environ un million de photos sont antérieures aux années 1950, dont 350 000 plaques de verre. L’agence est passée au numérique en 1998 et s’est équipée en conséquence. Elle a commencé de redécouvrir la valeur du fonds argentique à compter de 2006. Il a fallu attendre un accord avec le ministère de la Culture, en 2010, pour en numériser une grande partie. Nous souhaitons faire connaître ce fonds et le valoriser. Cette vente aux enchères nous permet de montrer quelques-uns de nos trésors, comme les photos d’Éric Schwab, connu notamment pour ses photos de la libération des camps de concentration mais dont l’œuvre va bien au-delà. L’AFP a vu passer de grandes signatures de la photographie contemporaine. Valoriser notre patrimoine participe à la reconnaissance de nos auteurs. 

© Eric Schwab / Agence France-Presse

Que représente la photo aujourd’hui pour l’AFP? 

L’AFP demeure une des plus grandes agences photo au monde, avec 450 photographes répartis sur la planète, connaissant très bien leur environnement puisque vivant sur place et pas simplement de passage. C’est cette présence de terrain qui fait notre différence, particulièrement dans les coins délaissés et difficiles de la planète comme le Soudan, le Yémen, l’Afghanistan, ou le Tigré en Éthiopie. Grâce à ce maillage, nous pouvons être très réactifs. Ainsi lors du début du Covid, nous étions les seuls à avoir un photographe présent à Wuhan, en Chine, et nous avons pu proposer des images exclusives. L’image est le fleuron de l’agence, nous sommes reconnus pour la qualité de notre production, notamment la touche humaine que nous essayons d’apporter chaque fois que cela est possible. Nos photographes ont récolté de nombreux World Press Photo, par exemple les grands prix en 2018 puis à nouveau en 2020. Après, nous restons une agence généraliste qui répond à la demande. Ainsi, environ la moitié de notre volume de production se fait dans le sport.

Comment arrivez-vous à conserver une activité aussi importante, alors que tant d’agences souffrent ou ont disparu ? 

Nous n’avons pas eu d’autre choix que de nous adapter. Le numérique a paupérisé le secteur avec des coûts en hausse, une offre très large et des prix en baisse. Nous avons donc repensé notre organisation pour répondre aux nouvelles exigences. La photo représente aujourd’hui un quart de notre chiffre d’affaires. Si nous ajoutons la vidéo, dans laquelle le développement a été plus tardif mais où nous avons beaucoup accéléré ces dernières années, l’image devrait représenter la moitié de notre chiffre d’affaires dans deux ans. Les métiers de l’image sont d’ailleurs davantage imbriqués chez nous que chez Reuters ou AP : sur nos 450 photographes, la moitié sont aussi vidéastes. Si notre métier demeure la breaking news, nous développons aussi les sujets de magazine, en photo et en vidéo. Nous avons ainsi réalisé récemment un grand angle sur les Peuls en Afrique, en abordant l’environnement, l’économie et les interactions avec le terrorisme. Nous avons fait la même démarche sur la question du plastique dans les océans. Nous sommes aussi attentifs à l’innovation : je pense à la photo sous-marine ou à la robotisation qui nous sert sur les événements sportifs ou sur le Festival de Cannes, par exemple. Enfin, nous avons lancé une activité pour lutter contre les fake news avec plus de cent personnes dans 55 pays. Ce travail porte beaucoup sur la vérification des images et fait de nous le leader mondial de l’activité. 

© à g. Agence France-Presse, à d. Thommy Cheng / Agence France-Presse

Comment faites-vous pour lutter contre l’omniprésence des smartphones, et les photos de news prises par les citoyens ?

Quand il se passe un événement inattendu, il est évident que les citoyens sont les premiers sur place à prendre des photos. Nous envoyons nos photographes sur les lieux de l’événement, mais nous allons aussi en parallèle rechercher ces contenus d’utilisateurs postés sur les réseaux, en vérifiant les sources, en s’assurant des droits, avant de proposer ces images à nos clients médias. Cela fait désormais partie intégrante du métier de nos éditeurs photo.

Pour revenir à la vente aux enchères de près de 200 tirages issus de vos archives argentiques, qu’est-ce que cela représente pour l’AFP ?

Ceux qui ont fait le travail de sélection m’ont dit avoir été frappés par la variété de notre production, des images d’événements planétaires aux scènes de la vie quotidienne. Cette variété est à l’image de l’AFP et nous la revendiquons. À titre personnel, j’ai été frappé en voyant la sélection de découvrir que des photos que je connaissais pour les avoir vues dans les médias étaient des photos AFP. Je crois que beaucoup partageront ma surprise et que ce sera un motif de fierté. Quant à la vente elle-même, au-delà bien sûr de l’objectif premier de valorisation de notre fonds, elle suscitera, j’en suis certain, l’intérêt des amateurs et contribuera, je l’espère, à mieux faire connaître l’agence auprès du grand public. 

 

Cet article est à retrouver dans notre hors-série dédié à l’Agence France-Presse, disponible ici

© Jean-Claude Coutausse / Agence France-Presse

Image d’ouverture : © Jean-Claude Coutausse / Agence France-Presse