Modérateurs de contenus textes et images pour des sites web et des réseaux sociaux, Virginie et Cyril le sont devenus par hasard dans les années 2000. Un métier neuf, en perpétuelle évolution, peu connu, et souvent mal compris. Plongée dans le Net, plutôt brut, avant polissage.
 Cet article, rédigé par Marie Bohner, est à retrouver dans notre dernier numéro.

Plus de 90 % des Français accèdent à Internet depuis leur smartphone, pour y passer un peu moins de cinq heures par jour en moyenne – dont plus d’une heure sur les réseaux sociaux. Un espace virtuel – mais public – d’expression dopé aux partages et aux likes, luttant à corps perdu pour une visibilité éphémère. En France, la loi encadre ces publications, sans toujours parvenir à se faire respecter. De ce foisonnement sont nés les modérateurs, nettoyeurs des fils d’actualités et des commentaires d’articles, pour une navigation sans doute plus apaisée du Web. Virginie et Cyril (les prénoms ont été changés) ont commencé à modérer des contenus en ligne de façon professionnelle dans les années 2000, autant dire au siècle dernier.

« Quand j’ai débuté, il n’y avait pas de réseaux sociaux. On modérait des habitués sur des forums, les conversations étaient suivies sur plusieurs mois, voire des années. Sans tablettes ou smartphones, l’activité était moins étalée sur la journée, presque nulle en été. Le vrai changement s’est produit quand les journaux ont activé le système des commentaires. Les internautes sont devenus agressifs pour tenter de frapper les esprits, leurs messages ayant un poids limité dans le temps. Ils postent plus pour réapparaître dans le fil », explique Cyril. Virginie complète : « Commenter à partir d’un smartphone autorise des réactions instinctives, fondées sur l’émotion. On a assisté à l’avènement d’une sorte de dictature de l’opinion : les gens se sentent autorisés à donner leur avis, au même plan que les journalistes, puisque leur réaction est publiée juste en dessous. »

L’origine du monde, Gustave Courbet

Petit métier

L’expression revient chez les deux modérateurs. Une profession de coulisse, donc. Cyril compare: « Est-on vraiment reconnaissant aux éboueurs quand ils ramassent nos poubelles? Nous voulons surtout ne pas les voir. » « Nous sommes tous polyvalents, je forme aussi des modérateurs. Il n’y a pas de formations mises en place par l’État », selon Virginie. Si les horaires sont variables, et le télétravail possible – le charme de ce job souvent alimentaire –, les conditions sont rudes nerveusement, et l’emploi mal rémunéré. Une enquête du site américain The Verge, publiée en février, précise que les modérateurs engagés par des sous-traitants pour Facebook, quant à eux, ne touchent que 15 dollars de l’heure, et témoignent de souffrances psychologiques avérées.

Un modérateur valide ou rejette entre 400 et 800 messages par heure : rythme soutenu et pression constante. Ils sont confrontés à des contenus violents, haineux, parfois pédopornographiques ou zoophiles. Pourtant, ce sont des emplois très recherchés, selon Cyril : « Le marché du travail étant ce qu’il est, pour une annonce de poste de modérateur, j’ai entre 200 et 300 réponses dans les vingt-quatre heures. Nous voulons des gens avec une grosse culture générale, intéressés par l’actualité, avec des connaissances en art, en politique, en histoire. Des gens très diplômés. » Capables de connaître la loi et d’en interpréter les subtilités en fonction des contextes, des amoureux de l’esprit pionnier du Net, mesurés dans la censure.

 

Cet article est à retrouver dans son intégralité dans Fisheye #37, en kiosque et disponible ici.

The scar project © David Jay