Révoquant l’imagerie de guerre, les six photographes émergents ukrainiens réunis par Camille Leprince dans l’exposition Alarming Beauty mettent en scène le tragique basculement qu’a vécu il y a un an leur pays en associant avec grâce présages et souvenirs. Une partie de la vente des œuvres sera reversée à l’Ukrainian Emergency Art Fund qui soutient les artistes et promeut la culture dans cette situation de crise. Un article rédigé par Camille Leprince à retrouver en intégralité dans notre dernier numéro.

À l’heure de la commémoration de l’an I de la guerre en Ukraine, il est temps de réveiller nos sens en empruntant le regard singulier que porte la jeune génération sur son pays. Nés dans les ruines de l’URSS, ces artistes sont les témoins privilégiés du destin national. Arrivés à l’âge adulte, ils ont traversé une décennie bouleversante, de la révolution de Maïdan à l’invasion militaire russe du 24 février 2022. Tandis que s’affirmait la réappropriation d’un futur ouvert aux promesses, aujourd’hui l’Ukraine se voit rattrapée par l’impérialisme du voisin et une guerre qui risque d’engendrer une société figée dans l’urgence de la survie. En un contre-pied à la stupeur que peuvent susciter les unes de l’actualité, l’exposition Alarming Beauty décline des à-côtés qui oscillent entre respirations et hallucinations. Six photographes dont quatre femmes, originaires de différentes villes, composent autant d’atmosphères et d’attitudes. Alternant traces matérielles et présences humaines, ils dessinent à l’échelle personnelle et collective des utopies à chérir et des prémonitions à déjouer. Les dégradés de rouge qui percent à l’image actent un compte à rebours face à l’irruption du danger en incarnant tour à tour la chaleur d’un foyer d’antan, une soif d’insoumission et de liberté, l’intimité du désir incandescent, et les signaux d’alerte d’un monde désormais hanté par la peur. Ces lueurs se débattent avec la réalité en s’alliant ou en se confrontant à des tons chair de corps disponibles à l’événement intérieur, des bleus entre chien et loup ou des bleus glaciers qui suspendent les jours, des gris et des bruns de plomb et de fumée qui brusquent le quotidien et tendent à amputer l’avenir.

© Yana Hryhorenko

Conscience du tragique

Les traces matérielles des dernières années font émerger successivement un détour par un passé enchanté, un avant où les possibles sont encore déchiffrables dans le monde ambiant, et une soudaineté qui dit le basculement vers le drame. Les paysages de At the Origins de Xenia Petrovska interrogent les liens d’appartenance au territoire à travers un retour à son village natal qui prend l’allure d’un paradis à ranimer, quitte à recourir à la magie. Une cosmogonie à la lisière du fantastique affleure telle une doublure du réel. Alors que les déplacements forcés se multiplient et que s’impose la crainte du déracinement, la série agit comme un mantra afin de prendre soin de la mémoire du foyer originel. Dans son triptyque Before, Yulia Appen fixe un instantané de quiétude avant la catastrophe en observant une mer ourlée de neige. Tout du long s’étend une baie vitrée. Le cadre dans le cadre marque l’appropriation concrète et subjective de l’environnement par le promeneur. L’un des panneaux s’ouvre et l’on cherche à atteindre un horizon synonyme de recommencement. Cette sérénité arrachée à quelques jours de la tempête demeure une insistante réminiscence à laquelle se raccrocher. C’est un relevé de preuves des violences subies depuis que compose quant à elle Yana Sidash avec The Wall. Détail par détail, elle extrait des bâtiments bombardés les éléments brûlés ou craquelés. Si l’approche adoptée s’éloigne du démonstratif, les vestiges sont pourtant bien là et laissent imaginer des destructions à la mesure des attaques incessantes. La guerre s’y lit à condition que le regardeur investisse ces stigmates d’une attention aiguisée qui éveille la conscience du tragique.

 

Rendez-vous dès le 26 janvier à la Fisheye Gallery (2 rue de l’Hôpital Saint-Louis, 75010 Paris) pour le vernissage d’Alarming Beauty. 

À d. © Yana Sidash, à g. © Sergey Melnitchenko

© Igor Chekachkov

Image d’ouverture © Igor Chekachkov