Le musée du quai Branly – Jacques Chirac organise, du 8 février au 20 novembre 2022, une rétrospective consacrée à l’artiste vietnamien Dinh Q. Lê qui utilise la photographie d’une manière tout à fait singulière. Rencontre avec Christine Barthe, commissaire de l’exposition et responsable des collections photographiques du musée.

Fisheye : Comment est né le projet de l’exposition de Dinh Q. Lê ?

Christine Barthe : Nous avions présenté deux pièces importantes de l’artiste lors de l’exposition À toi appartient le regard et (…) la liaison infinie entre les choses, en 2020, au quai Branly. Ces deux œuvres ont eu un certain impact et ont éveillé la curiosité du public. Quelques mois plus tard, le musée m’a demandé de réfléchir à une exposition monographique pour la galerie Marc Ladreit de Lacharrière. C’était l’occasion de présenter les œuvres de cet artiste reconnu au plan international, mais paradoxalement peu connu en France. Il avait seulement participé à la saison croisée Vietnam/France avec une exposition au Carré d’art à Nîmes, en 2014. 

Comment avez-vous découvert son travail ?

J’ai découvert ce travail aux Pays-Bas, au festival Noorderlicht en 2006, et il m’avait intéressé. J’ai aussi rencontré l’artiste un peu plus tard, et nous avons eu un très bon contact – d’autant qu’il m’a confié venir à chaque fois au musée du quai Branly – Jacques Chirac lors de ses passages à Paris.(Rires.) Je suis ensuite allée le voir au Vietnam pour préparer l’exposition À toi appartient le regard… et le convaincre de présenter Crossing the Farther Shore, une œuvre monumentale.

Le travail de Dinh Q. Lê mobilise plusieurs sources d’images (photos de presse, images de film, clichés d’anonymes… ) qu’il tisse ou assemble de différentes façons. C’est une manière d’interroger nos représentations ?

C’est très original, et en même temps très simple : il fait s’entrecroiser des images. Il a mis au point cette forme où l’on comprend très vite qu’il y a dans chaque image une multiplicité de points de vue. Son approche est intimement liée à son histoire, au fait qu’il a grandi au Vietnam avant d’émigrer aux États-Unis à 11 ans. Il a donc commencé à découvrir son pays d’origine à travers ce qu’il en apprenait aux États- Unis. Il a tout de suite compris ce qu’était un point de vue d’ailleurs sur quelque chose… Plus tard, en retournant au Vietnam, il a retrouvé des souvenirs des lieux et a décidé de s’y installer. Dinh Q. Lê est très sensible à la diversité des points de vue et à la compréhension des choses que cela implique. En particulier en faisant l’expérience d’une représentation dominante par rapport à une autre. Notamment lors de ses études artistiques en Californie, où il a été frappé par l’absence du point de vue des Vietnamiens dans les récits qui étaient majoritairement ceux des vétérans du Vietnam… 

© Collection de l’artiste, Hô Chi Minh-Ville

C’est en partie cette prise de conscience qui l’a conduit à la réalisation d’une de ses œuvres majeures, Light and Belief: Sketches of Life from the Vietnam War, associant des témoignages d’artistes impliqués dans la guerre du Vietnam, qu’on peut découvrir aujourd’hui ? 

Cette œuvre se présente sous la forme d’une vidéo [35 min] dans laquelle Dinh Q. Lê donne la parole aux artistes vietnamiens engagés sur le front de la guerre, et montre aussi leurs dessins et croquis. Il a vraiment fait un travail d’historien avec une collecte d’objets – un peu comme un conservateur – en rassemblant des œuvres que l’on ne connaît pas. Au fur et à mesure des récits, on apprend des choses très concrètes. Les personnes interviewées parlent aussi de ce qu’est être un artiste dans un contexte de guerre, avec toute une réflexion sur le rôle de l’art, la question de la beauté… Mais ce n’est pas qu’une collecte historique et documentaire, car la forme du film évolue, glissant de la vidéo au dessin d’animation réalisé par Dinh Q. Lê. L’artiste reprend ainsi le fil de la narration en déplaçant les codes de la représentation – comme il le fait par ailleurs en convoquant l’univers du jeu vidéo dans South China Sea Pishkun. 

La question de la responsabilité de l’artiste semble récurrente dans son parcours ?

Avec Light and Belief, il prend sa responsabilité par rapport aux autres artistes. Ce sera aussi le cas quand, de retour au Vietnam dans les années 1990, il décide de monter un centre d’art à Hô Chi Minh-Ville (anciennement Saïgon), le Sàn Art. C’est un acte vraiment important, car il y a peu de lieux d’art contemporain dans ce pays. Il m’a expliqué qu’il s’agissait d’éduquer ceux qui condamnent des choses qu’ils connaissent mal – on a toujours peur de ce qu’on ne connaît pas. Avec la création de ce centre, il assume une responsabilité importante par rapport à des artistes plus anciens, mais aussi par rapport à des artistes à venir. Il a un rôle de formateur, de conseil, de passeur, comme tous les artistes qui organisent des festivals, des ateliers… Ce centre représente la plus grande bibliothèque d’art contemporain de tout le Vietnam ! 

Cet article est à retrouver en intégralité dans le tiré à part du Fisheye #53, disponible en mai. 

© Collection Singapore Tyler Print Institute

© Collection Singapore Tyler Print Institute

© Collection de Katie et Georges de Tilly-Blaru, Hong-Kong

Image d’ouverture : © Collection de Katie et Georges de Tilly-Blaru, Hong-Kong