Le ministère de la Culture et Paris Photo organisent la deuxième édition du parcours dédié aux femmes photographes, qui prend cette année, pandémie oblige, une forme numérique. Rencontre avec les deux femmes à l’initiative de cette plateforme : Marion Hislen, déléguée à la photographie à la Direction générale de la création artistique, et Florence Bourgeois, directrice de Paris Photo. Cet article est à retrouver dans le dossier de notre dernier numéro.

Pourquoi avoir organisé une nouvelle fois le parcours Elles x Paris Photo dédié aux femmes photographes ?

Florence Bourgeois : La visibilité des femmes artistes doit s’inscrire dans un cercle vertueux. Elles doivent retrouver leur place dans l’histoire de l’art, les institutions, les expositions, les collections, et donc sur le marché. Paris Photo étant un événement de référence pour la photographie, il nous semblait indispensable de contribuer à pallier le manque de représentation des femmes dans nos récits. Ce partenariat avec le ministère de la Culture s’inscrit dans cette volonté collective. Paris Photo continuera à s’engager dans cette voie.

Marion Hislen : Cette 2e édition avait pour objectif d’inciter les galeries à exposer plus de femmes artistes durant la foire. À la différence du parcours proposé en 2018, nous avions prévenu les galeries en amont afin qu’elles soumettent leur proposition à Paris Photo. La crise sanitaire a changé la donne, mais au vu des chiffres de notre enquête, le projet Elles x Paris Photo est toujours d’actualité.

Avez-vous le sentiment que le statut des femmes photographes a évolué en 2020 ?

FB : La prise de conscience est collective, et tous les acteurs se mobilisent pour établir la parité. Prenons l’exemple de Paris Photo dans le secteur de Curiosa l’an dernier, 50 % des artistes représentées par les 14 galeries étaient des femmes. Nous avons la volonté d’étendre la visibilité des femmes artistes dans l’ensemble de la foire pour les années à venir.

MH:La visibilité des femmes photographes est en train d’évoluer. Notons par exemple leur présence dans les expositions et les festivals, dans les acquisitions des Fonds régionaux d’art contemporain (Frac). Le statut des femmes professionnelles dans leur ensemble évolue avec les engagements forts du ministère de la Culture en faveur de l’égalité dans toutes les disciplines. Cela se vérifie également dans la lutte contre les discriminations au sens large, dans les méthodes de recrutement, les processus de programmation, l’accès aux moyens de création et de production, l’égalité salariale, la prévention des violences…

© à g. Nicène Kossentini / Courtesy Claire Gastaud, à d. Yael Burtsein / Courtesy Galerie Charlot

Des chiffres sur la sous-représentation des femmes photographes ont été dévoilés au sein du parcours, quels sont les plus choquants selon vous ?

FB : En 2018-2019, 66 % des étudiants en école supérieure d’art sont des étudiantes, et seulement 31,5 % d’entre elles sont représentés dans les festivals photo. Ce fort décalage interroge le « décrochage » pour passer du statut d’étudiantes à celui d’artistes reconnues et représentées.

MH: Tous les chiffres sont éloquents, et c’est pour cela qu’il est intéressant de conduire ce type d’études pour mieux connaître la situation avec des critères objectifs tels que la proportion des œuvres d’artistes femmes dans les acquisitions et les expositions ou la comparaison des revenus.

Cette année, c’est Karolina Ziebinska-Lewandowska qui a assuré le commissariat du parcours. En quoi son expérience au sein du Centre Pompidou apporte un éclairage sur
 la question de la sous-représentation des femmes photographes ?

FB et MH : L’expertise, l’engagement, et la légitimité de Karolina Ziebinska- Lewandowska, conservatrice au Cabinet de la photographie du Centre Pompidou, commissaire d’une quarantaine d’expositions et de catalogues sont indiscutables. Son regard est nourri de son implication auprès des femmes artistes depuis de nombreuses années. Elle a notamment posé la question de la sous-représentation des femmes dans les collections photo du Centre Pompidou, et créé un fonds pour l’achat d’œuvres d’artistes femmes. Pour le parcours Elles x Paris Photo, elle a opéré une segmentation poétique, tout en témoignant du rôle du regard féminin – qu’il soit évident ou moins connu. Elle s’est appuyée sur l’évolution historique du médium, de sa naissance aux nouvelles technologies, ce qui complète le panorama.

© Bertien Van Manen / Courtesy Galerie In Camera

Pourquoi est-il nécessaire de développer une politique de discrimination positive ?

FB : C’est indispensable pour rétablir le manque de visibilité flagrant des artistes femmes, et leur donner la place qu’elles méritent! L’histoire de l’art les a mises de côté pendant de nombreuses décennies. Il faut une politique qui permette de rattraper ce retard. Il est essentiel pour des événements culturels au rayonnement international comme Paris Photo de contribuer à augmenter la visibilité des femmes artistes.

MH : Les études et les enquêtes de secteurs sont essentielles pour faire prendre conscience des différentes situations, mais elles ne conduisent pas nécessairement au changement. Il faut, pour réduire les inégalités, un engagement fort de la part des acteurs culturels et de l’État, et demander aux acteurs culturels une contrepartie concrète aux aides versées par l’État. Les mesures de discrimination positive n’ont pas vocation à être maintenues sur le long terme, mais elles peuvent produire une prise de conscience et aboutir à des changements profonds.

Est-il légitime de parler 
d’un regard de femme ?

FB : Il me semble qu’il faut simplement parler de regards, au pluriel. Les regards des artistes, différents en fonction de leurs sensibilités et de leurs histoires. Chacune des artistes se positionne comme elle le souhaite, et décide du regard qu’elle porte sur le monde.

MH : Je ne crois pas qu’il existe un regard de femme, je crois en revanche que notre expérience de vie nous entraîne vers des sujets ou une manière de les traiter. Quand vous passez une partie de votre temps chez vous à garder les enfants, l’intime et la maison deviennent un terrain d’expérimentation. Les sujets « genrés » ne sont pas moins importants ou moins légitimes. L’expérience de vie d’une femme photographe, et d’une femme en général, amène à connaître plus directement la discrimination, la distance. C’est aussi cela qui forge le regard.

© à g. Noémie Goudal, Courtesy Galerie Les Filles du Calvaire, à d. Alejandra Laviada / Courtesy Galerie Bendana-Pinel

La foire au Grand Palais a été annulée, mais le parcours Elles x Paris Photo se déploie sur le web. Dans quelle mesure 
le numérique contribue à lutter contre la sous-représentation des femmes photographes ?

FB : Le web nous permet d’offrir une meilleure visibilité à nos initiatives, et de toucher un public plus large. Notre site permet de découvrir en ligne les œuvres, les biographies et les interviews d’artistes femmes. La visibilité des femmes artistes est un sujet crucial, et le numérique un enjeu majeur pour augmenter leur visibilité sur le long terme.

MH : Nous avons choisi de ne pas nous laisser décourager en portant un projet que nous pourrions voir se réaliser, même confinés ! La diffusion numérique est l’un des grands sujets que pose la Covid-19 dans nos métiers.

Quelles sont les femmes photographes qui vous inspirent au quotidien ?

FB : Les femmes photographes investies et engagées sur des sujets sociétaux pour que les consciences s’éveillent m’inspirent. Parmi elles : Dorothea Lange, cofondatrice du magazine Aperture en 1942, avec Ansel Adams ; Margaret Bourke-White, première femme à travailler pour Fortune et Life, et première femme à travailler en zone de combats pendant la Seconde Guerre mondiale; ou Diane Arbus, dont les images disent les tabous de l’Amérique, la complexité et la fragilité de l’âme humaine. Je suis aussi très sensible aux travaux d’artistes comme Valie Export, Renate Bertlmann ou encore Gina Pane, dont le corps est utilisé comme un engagement politique, et qui ont fait évoluer le regard sur la féminité.

MH : Le militantisme n’est pas un sujet aisé en photographie, et il est difficile de citer des noms de femmes photographes. J’ai évidemment beaucoup d’admiration pour Laia Abril ou Juno Calypso. Les femmes artistes m’inspirent en général, j’ai notamment découvert une littérature très riche depuis #MeToo.

Qu’aimeriez-vous dire à une jeune photographe qui hésite à se lancer ?

FB : Il faut croire en son projet et le travailler d’arrache-pied. Pour cela, il faut se constituer un portfolio solide et le montrer durant les festivals, les foires. Je recommande de participer à des prix, et idéalement trouver une galerie pour être soutenue et montrée au plus grand nombre.

MH : Encore une idée reçue, les jeunes femmes n’hésitent plus à se lancer : ce sont des guerrières !

 

Cet article est à retrouver dans son intégralité Fisheye #43, en kiosque et disponible ici

© à g. Annegret Soltau / Courtesy Anita Beckers, à d. Tanja Lazetic / Courtesy Galerija Fotografija

© Diana Markosian / Courtesy Galerie Les Filles du Calvaire

© Elsa & Johanna / Courtesy Galerie La Forest Divonne

© à g. Ouka Leele / Courtesy Galerie Rosio Santa Cruz, à d. Beatrix Von Conta / Courtesy Galerie Le Réverbère

Image d’ouverture : © Diana Markosian / Courtesy Galerie Les Filles du Calvaire