Clémence Elman imagine, avec Passe-moi le sel, tu veux, un portrait de famille loufoque, où s’entrechoquent les générations. Une manière d’entretenir les liens avec son grand-père à travers l’art. Cet article est à retrouver dans notre dernier numéro.

Les liens du sang, mais pas seulement. Clémence et Marc Elman partagent une conviction : l’art, et notamment la photographie, sont nécessaires à la vie. Elle a 29 ans, et lui 89. Elle est diplômée depuis 2020 de l’École nationale supérieure de la Photographie à Arles, et lui, retraité, a autrefois pratiqué en amateur. « J’en faisais beaucoup. Surtout en voyage. Cela permet de fixer les souvenirs, les lieux et les personnes. Maintenant, je ne regarde plus les albums photo », confie celui qui s’est pourtant prêté à un jeu périlleux : poser pour sa petite-fille. L’envie est apparue il y a un an, sans raison précise. « Je nous photographiais, mon grand-père et moi, à chaque fois que j’allais déjeuner chez lui. C’était comme un rituel. D’abord, je déclenchais sans lui dire et, au fur et à mesure je lui demandais de regarder l’objectif, de poser », confie l’artiste française. Une envie devenue besoin, puis urgence. « J’ai poussé plus loin le projet en jouant avec l’espace clos de sa maison et mes projections. »

Véritable alibi, ce projet a été pour elle l’occasion de consolider une relation et de renforcer une complicité. Clémence Elman développe une pratique assez solitaire, pourtant dépendante des individus et de son environnement, et son grand-père est quant à lui habitué à mettre de la distance, par pudeur. « C’est un personnage un peu bougon, têtu – comme beaucoup de messieurs de cet âge », explique la photographe. Marc n’est pas le seul héros de la famille. À ses côtés, les frères de l’auteure. « J’ai aussi introduit des membres de ma famille physiquement absents, comme ma grand-mère, afin de créer une narration, de mettre en scène l’histoire familiale et de jouer sur les représentations visuelles de la famille », complète la jeune femme. 

En découle un documentaire-fiction photographique intitulé Passe-moi le sel, tu veux. Une série à l’image de ce titre décalé – une des phrases favorites du grand-père énoncée avec rudesse. Car Clémence Elman aime l’absurde et l’autodérision, elle aime rire et faire rire. Et cela fonctionne puisque son aïeul a pris quelques libertés, dans la gestuelle notamment. On sait d’où vient le gène rieur. « Et quand il adoptait des poses légèrement inconfortables, cela venait nourrir mon esthétique », ajoute-t- elle. Une bonne dose d’humour saupoudrée d’une vision décalée. En témoigne un curieux portrait de famille où Marc Elman trône au centre. À ses côtés, un petit-fils et Clémence. Tous deux portent un splendide t-shirt révélant des têtes d’animaux et son grand-père arbore de superbes pantoufles en forme de pattes d’ours. Tout un apparat qui détonne sur un arrière-plan verdoyant – nous rappelant au passage que son aïeul nourrit une fascination pour les plantes exotiques –, et nous amène à repenser nos modèles de production et de consommation. « Les gens ne s’attendent pas à trouver dans un tel quartier, et dans cette maison, une petite oasis de verdure. Mais c’est mon univers. J’y habite depuis soixante ans. Et à l’intérieur, chaque chose a une place particulière. Il y a beaucoup d’objets ici, et tous racontent une histoire. On crée des lieux à notre image », confie l’hôte avant de commenter un cliché qu’il trouve drôle : une petite- fille, le pied sur une chaise, nous regardant fixement. « J’aime la recherche de rupture avec le cadre bourgeois. Et derrière elle, le miroir sorcière [ou miroir convexe] m’évoque une peinture de Jan Van Eyck, Les Époux Arnolfini. » Des natures mortes complètent ces tableaux saturés de symboles.

Ici un concombre hérissé de pailles rappelant un virus – prémonition ? – et là un clin d’œil à Star Wars. « Ça m’a beaucoup amusé. Je suppose que cela a permis à Clémence d’aller plus loin dans la connaissance de ma personnalité. Et plus tard, en découvrant les images, j’ai pu me voir dans mon quotidien », confie le grand- père modèle. Ce même homme qui, l’été dernier au parc des Ateliers de Luma, à Arles, au sein de l’exposition du prix Dior de la photographie et des arts visuels pour jeunes talents, s’était trouvé un peu « ratatiné ». Et face à cette partie de sa vie intime révélée au grand jour, il avait déclaré : « Ça fait vraiment le pépé ! » Avec ce huis clos farfelu, il n’est pas question de dresser le portrait d’une famille idéale ni d’immortaliser une occasion particulière, mais plutôt d’attester d’un lien intergénérationnel. Il s’agit aussi de s’interroger sur certaines notions sociologiques, connectées à l’histoire du 8e art. La photographie participe-t-elle encore à la construction de l’identité et de la mémoire au sein d’un groupe social ? Quel est le devenir de l’album de famille à l’heure du numérique ? Aucune intention de contredire ici Pierre Bourdieu qui démontre que la famille est le support social de la pratique photographique, et que le médium permet de renforcer l’intégration du groupe familial en réaffirmant le sentiment qu’il a de lui-même et de son unité (dans Un art moyen, éd. de Minuit, 1965). 

 

Cet article est à retrouver dans son intégralité dans Fisheye #50, disponible ici

 

 

 

 

© Clémence Elman