À travers Je n’habitais pas mon visage, la cocréation initiée par Mathieu Farcy, photographe de l’agence Signatures, trois femmes et deux hommes partagent leur expérience de la maladie et de la perte de ce qui définissait en grande partie leur identité : leur visage. Avec pudeur et franchise, mots et images se mêlent pour composer un travail d’une intense sincérité. Cet article, rédigé par Carole Coen, est à retrouver dans notre dernier numéro.

Le regard fixé sur l’objectif tient à la fois de la timidité et du défi. Philippe pose en haut de survêtement noir zippé jusqu’au cou, casquette stylée vissée sur la tête. Sous la visière dépasse une bande de gaze blanche qui lui barre le front. Entre les yeux et la bouche, une grosse tache noire, un gribouillis, une rature : d’un coup de feutre, Philippe a censuré son nez reconstruit après un cancer. 

Philippe, Anna, Samia, Béatrice, Xavier. Ils sont cinq à avoir participé, avec Mathieu Farcy, photographe de l’agence Signatures, à Je n’habitais pas mon visage. Tous ont été touchés par un cancer de la face et ont dû subir une reconstruction. Ni restitution d’atelier ni résultat d’art-thérapie, ne comportant aucune signature, cette cocréation est avant tout le fruit d’un engagement. « Je suis allé à la rencontre de ces personnes pour leur dire : “Bonjour, je suis artiste, vous êtes défiguré, et j’aimerais qu’on crée ensemble. Si vous êtes d’accord, on s’y met.” Donc on s’est choisi, non pour que je les accompagne, mais pour travailler ensemble. Je ne suis pas très à l’aise avec l’idée de la photographie documentaire, qui me semble très “verticale”, dans le sens où, souvent, le photographe regarde des personnes qui ont beaucoup plus de problèmes que lui. Ce à quoi j’aspirais, sans savoir trop comment m’y prendre, c’était coconstruire. À partir de là, je n’étais plus le seul responsable du cadre de création », explique le photographe. 

Rassemblant images, textes, vidéos et installations, ce projet entremêle l’histoire et le ressenti de chacun autour d’un élément commun : la perte, à différents degrés, de son visage. Et la matière première en a été l’écoute. « Le processus a été très long, raconte Mathieu Farcy. Avant même de songer à produire quoi que ce soit, nous sommes passés par des heures d’entretien, mais aussi de silence, de temps informel. C’est cet infraordinaire qu’expriment les notes manuscrites que j’ai prises et qui sont au cœur du projet. » Pensé il y a six ans, le projet en a mis cinq à voir le jour, scandé par les séjours à l’hôpital et les périodes – six mois parfois – où l’un ou l’autre ne donnait plus de nouvelles. « Ce n’était pas l’acte de création qui était compliqué, c’était leur vie », explique Mathieu. 

Intercalés parmi les œuvres, de brefs récits présentent chacun des participants, précédés d’un cliché dont le format n’a jamais autant résonné : une photo d’identité, celle d’avant. 

« Dans la cabine du photomaton, elle n’a aucune idée du visage avec lequel elle vivra dans le futur », peut-on lire dans le texte sur Samia. La phrase qui donne son titre au projet vient d’elle. « Elle correspond à une période où, à la suite d’un premier parcours médical très violent pour moi, j’ai décidé de “déserter” l’hôpital malgré mon cancer, confie-t-elle. Ce n’était plus mon visage mais ma force, surtout, que j’habitais. Et un jour, l’une des infirmières qui me soignaient à domicile m’a convaincue de rencontrer le docteur Quentin Qassemyar. » Maillon essentiel du projet, ce chirurgien plastique du visage est celui qui a fait le lien entre les patients et Mathieu Farcy. « J’avais contacté pas mal de chirurgiens, explique le photographe. Quentin est le seul à avoir répondu. » Pour Samia, il est celui qui a « compris [sa] détresse et [son] besoin de rencontrer quelqu’un comme Mathieu pour exprimer quelque chose de l’ordre de l’intime, mais qui parle aussi au plus grand nombre, sans tout raconter », décrit-elle. 

Sans tout raconter. C’est sans doute là que Je n’habitais pas mon visage trouve son équilibre. Pour Mathieu Farcy d’abord, qui n’enregistre jamais ses entretiens : « Je crois beaucoup au filtre des notes. Ce que j’écris, c’est ce que je garde de ce qu’ils me disent, ce qui m’intéresse dans notre relation. C’est très important. » Pour Philippe aussi qui, peu à l’aise avec les mots, a choisi d’être lui-même photographe. « À notre troisième rencontre, il a demandé un appareil photo, qu’il avait tout le temps sur lui, un argentique. On regardait les planches-contacts ensemble et on échangeait sur sa pratique. » Une pratique d’une intuition étonnante : cet autoportrait pris juste avant de descendre au bloc, par exemple, troublant par sa frontalité et l’ambiguïté de ce visage aux sourcils épilés, qui fait écho, un peu plus loin, à la photo colorisée de son grand-père ; ou cette vision abstraite d’un nuage de matière, dont il a jugé qu’elle avait sa place dans le projet parce que « c’est vraiment ça qu’on ressent quand on se réveille » de l’opération. Quant à ses interventions plastiques sur les portraits de lui pris par Mathieu, comme ce trait de crayon dessinant le galbe encore inexistant de son nez, leur évidence et leur nécessité s’imposent comme des claques. 

Anna non plus ne raconte pas tout. Originaire de Moldavie et atteinte d’un cancer très invasif, elle a tout quitté pour échapper au jugement des siens : là- bas, perdre la moitié de son visage si jeune est une punition envoyée par Dieu pour ses péchés. Anna est venue en France pour s’inventer une autre vie : si elle est défigurée, c’est à cause d’un accident de voiture. « Pour la première photo qu’elle m’a laissé faire d’elle, au bout d’un an, elle s’est beaucoup maquillée. Mais elle m’a demandé d’être floue. En d’autres termes, c’était : je veux bien que tu me représentes, mais je ne veux pas qu’on me voie. » Une autre photo la montre allongée au sol, le visage recouvert d’une bible ouverte: son joug, mais aussi sa ressource. « Toutes les idées de mise en scène viennent d’elle, souligne Mathieu. Pour Anna, j’étais vraiment un photographe en commande. » Une autre encore la dévoile à demi dans un miroir cassé. Réfugié derrière les brisures et les cheveux, son visage ne fait que traverser notre regard, comme s’il ne voulait surtout pas y laisser son empreinte. 

Objet sans surprise récurrent, ce que le miroir représente ici est peut-être davantage le monde extérieur qu’il renvoie que la vision de soi. L’unique photo de Béatrice la représente chez elle, à côté des portes réfléchissantes d’une armoire, mais à bonne distance de la fenêtre. « C’est l’endroit le plus proche où elle osait aller derrière ses rideaux quand elle était très défigurée, pour ne pas être vue. Ce n’est pas d’elle qu’elle avait peur, mais des autres, com- mente Mathieu. Comme tous, elle n’est pas sortie du tout de chez elle pendant des mois. » Béatrice a établi un rapport de rituels et de symboles avec son cancer, notamment à travers les rêves. Dans l’un d’eux, son chirurgien s’est brisé les mains et recoud un morceau de viande « pour qu’il réapprenne à [me] réparer ». Dans un autre, celui d’une amie, sa tumeur brûle. Dans l’image, un épais nuage de fumée violette s’élève, envahissant le cadre. « J’étais guérie », interprète Béatrice. 

 

Cet article est à retrouver dans son intégralité dans Fisheye #49, disponible ici

 

 

 

 

 

 

 

© Mathieu Farcy