En alliant photographie et arts plastiques, le photographe français Émile Kirsch invite des adolescents à réinterpréter leur portrait. Une quête sensible d’identité. Cet article est à retrouver dans notre dernier numéro.

Composant une mosaïque colorée à la craie et au pastel, les 1 347 portraits d’Émile Kirsch réalisés avec les élèves de la cité scolaire La Fontaine du Vé à Sézanne, dans la Marne, évoquent les expérimentations poétiques de l’art brut. Une interprétation plastique atypique de la notion d’identité. C’est d’ailleurs cette vision alternative qui a poussé l’artiste à s’intéresser à la photographie : « Je vois flou. La myopie, comme outil de vision en mouvement, fait bouger les contours, déplace les masses colorées. Cela me permet de saisir autre chose que la réalité nue et abrupte », confie-t-il. Né dans le 20e arrondissement parisien en 1994, l’auteur a « fait le grand écart entre un collège en ZEP et une formation littéraire au lycée Henri IV ». Il multiplie depuis les résidences et les ateliers en milieu scolaire, institutionnel et industriel. « J’aborde l’image comme une matière à travailler et à révéler », précise-t-il.

Fasciné par les visages, les corps, et leurs métamorphoses, Émile Kirsch a passé l’année scolaire 2017-2018 à photographier les adolescents du sud-ouest marnais. Une cinquantaine de classes, du collège au lycée, toutes filières confondues. Composant avec son environnement, il a fait d’une salle polyvalente un studio, une chambre noire. « J’ai introduit des filtres directement devant l’objectif. Une manière d’avoir une prise sur le réel, d’explorer de nouveaux moyens d’expression tout en plaçant l’altération du réel en geste premier », explique le photographe. Imprimés au cœur de l’établissement, les tirages sont ensuite modifiés par les élèves, qui apposent sur leurs propres visages – puis sur ceux de leurs camarades – des couches de couleurs. « Des filtres aux pastels, il y a cette magie de la surimpression, de l’exposition multiple. Ces accessoires donnent une nouvelle lecture du monde, par successions d’enveloppements, par superpositions de regards », poursuit l’artiste.

 

Oublier de se juger

Un geste lourd de sens. « Ce projet cristallise plusieurs questionnements liés à l’adolescence – cet entre deux âges irrésolu où s’entrecroisent doutes et certitudes », affirme Émile Kirsch qui, en collaborant avec les étudiants, s’est affirmé comme une « altérité intermédiaire » : un artiste parisien venu d’un quartier difficile, plus âgé qu’eux, sans pour autant s’imposer comme une figure d’autorité. Un rôle qui l’a aidé à devenir « un régisseur d’énergies, un chef d’orchestre », capable de pousser les jeunes à se révéler. « On retrouvait la joie d’une fête où ils oublient qu’on les regarde, où ils oublient de se juger », ajoute-t-il.

Car, pourtant habitués à « la surexposition solitaire du soi à filtres proposée par Instagram », les collégiens et lycéens découvrent ici comment devenir les auteurs de leur propre faciès. Loin des codes de beauté instaurés par les réseaux sociaux, ils apprennent à laisser parler leur créativité pour mettre en lumière – à travers le recouvrement – leur propre identité. « J’ai souhaité rétablir un lien sensible avec l’image de soi. Cet engagement a fait apparaître une diversité de points de vue, d’imaginaires. En les accompagnant, j’ai conforté leurs regards, pour retrouver l’estime de soi et la confiance en l’autre », dévoile le photographe. Terrains d’expériences et théâtre de fictions intimes, ces portraits débordent du cadre pour venir questionner les notions d’altérité, de tolérance. Face à ces œuvres plastiques, les auteurs comme les regardeurs sont invités à imaginer une nouvelle manière de se représenter, et à réinventer à travers la création un lien profond « de soi à soi, et de soi à l’autre ».

 

Cet article est à retrouver dans le Fisheye #45, en kiosque et disponible ici

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© Émile Kirsch