En France, plus de 4 000 personnes vivent avec des poupées de silicone grandeur nature. Pour comprendre ce phénomène, le photographe Vincent Muller a suivi pendant près d’un an quelques-uns de ces « doll lovers ».
 Cet article, rédigé par Maxime Delcourt, est à retrouver dans notre dernier numéro.

Printemps 2018. Alain, Thierry et Étienne viennent d’inviter Vincent Muller à passer un week-end dans la maison du premier, dentiste et père de deux enfants. A priori, ce séjour dans le sud de la France s’annonce des plus agréables. L’occasion de faire quelques balades, de discuter les pieds dans la piscine, d’échanger quelques blagues. Sauf que Vincent Muller l’appréhende un peu. À vrai dire, il n’est pas ce que l’on peut appeler un ami des trois autres. C’est un photographe, en reportage auprès de ceux que l’on nomme les « doll lovers », ces hommes qui, selon Agnès Giard, écrivaine et anthropologue, considèrent la poupée « comme un être vivant, la soignent, la font parler, la mettent en scène, la prennent en photo et inventent pour elle des scénarios ».

Tout le week-end, Vincent Muller assiste donc, curieux, à ces jeux de rôle grandeur nature. « Ils les font discuter entre elles, les mettent en scène dans diverses situations, les habillent et les maquillent », précise-t-il. Avant d’ajouter : « Ça n’en reste pas moins des gens normaux, qui ont plein d’autres passions. » Lorsque nous rencontrons Étienne, impossible d’infirmer ce propos. À 49 ans, ce commercial qui parcourt 80 000 kilomètres par an n’a a priori rien de l’inadapté social ou du célibataire frustré que peuvent dépeindre certains médias. C’est un père de famille, d’origine modeste, qui a longtemps été marié et a vécu plusieurs relations avec d’autres femmes après son divorce. Alors, comment expliquer qu’il puisse être tombé amoureux d’une poupée en silicone ? La réponse, à l’entendre, est relativement simple. On est en août 2015, et Étienne découvre un site de « love dolls ». « Je ne connaissais alors que les poupées gonflables et j’ai été frappé par son regard attendrissant. Ça a été un véritable coup de foudre. Je l’ai commandée dans la foulée, elle est arrivée dix jours plus tard et elle n’a plus quitté mon appartement. Moi qui ai tendance à me lasser assez vite une fois en relation, ça fait maintenant trois ans et demi qu’Erena est avec moi, et je suis encore plus amoureux qu’au premier jour. »

L’amour synthétique

Étienne ne lui a pas simplement trouvé un prénom. Depuis son arrivée, elle a aussi un dressing dans sa chambre. Il la pouponne, fait du shopping, lui achète divers cosmétiques et regarde tout un tas de tutos sur YouTube pour qu’elle soit « le plus femme possible, et pas simplement une présence synthétique ». Après tout, Erena est loin de n’être qu’une partenaire de substitution pour Étienne. De même, pour Alain et Thierry, à en croire Vincent Muller : « Le premier a longtemps été marié, mais souffrait de solitude depuis son divorce; le second ne se voyait pas refaire sa vie après le décès de son épouse. » Intervient alors ce qu’Agnès Giard nomme le refus de reproduire la « comédie sociale ». À travers leurs poupées, les propriétaires ne seraient plus contraints de performer leur virilité, et pourraient ainsi se « permettre d’être fragiles ou féminins, à l’image de cette poupée qu’ils habillent, qu’ils coiffent et qu’ils chérissent. Il faut comprendre que l’on n’achète pas une poupée par défaut ni par dépit, en vue de la substituer à une personne réelle. Les gens qui achètent une “love doll” savent parfaitement faire la différence, et la choisissent pour ses qualités propres. »

Dans la foulée, l’anthropologue, auteure d’Un désir d’humain: Les love doll au Japon (éd. Les Belles Lettres), cite Kodama, un ingénieur à Orient Industry, une des plus importantes entreprises de fabrication de poupées au Japon: « Il y a deux types d’utilisateurs. Les vrais utilisateurs et les faux. Les vrais sont ceux qui aiment les poupées pour elles-mêmes. Les faux sont ceux qui s’en servent comme d’un substitut sexuel. Les vrais ne veulent pas d’une femme réelle, au contraire. Ils trouvent à la poupée des qualités bien supérieures à celles des êtres de chair et d’os. »

Cet article est à retrouver dans son intégralité dans Fisheye #35, en kiosque et disponible ici.

© Vincent Muller