Deux travaux donnant lieu à deux expositions proposent des approches radicalement différentes et complémentaires de l’univers carcéral. Dans le premier, Christophe Loiseau cadre sur les détenus en prenant le parti de la fiction ; dans le second, Mathieu Pernot se concentre sur les lieux à travers une écriture documentaire. Cet article, rédigé par Eric Karsenty et Carole Coen, est à retrouver dans notre dernier numéro.

Franchir les grilles d’une prison n’est jamais innocent. Sous la chaleur caniculaire de ce 1er août, nous passons une dizaine de portes de la maison centrale d’Arles, l’une des sept prisons françaises les plus sécurisées, qui abrite à ce jour 135 détenus de longue peine. Au bout de ce parcours rythmé par les fermetures électroniques des sas de sécurité, nous arrivons dans un couloir repeint en « bleu croisière » par l’équipe des Rencontres d’Arles. Ce couloir est emprunté par les détenus pour se rendre aux ateliers de travail, où est exposée une vingtaine d’histoires-portraits réalisées par le photographe Christophe Loiseau, avec la complicité d’une quarantaine de condamnés, pendant plus de deux ans.

Intitulée Droit à l’image, cette exposition présentée simultanément en ville et dans le lieu de détention a beaucoup fait parler dans la prison et au-dehors. « La photo, ça a été le support au langage de ce que chacun d’entre nous ne voulait pas dire, ou croyait vouloir dissimuler, explique Michel, détenu et médiateur, qui nous accompagne dans cette visite. Chacun, à travers ces photos, a appris à se connaître. On a réussi à découvrir des aspects de nos personnalités qu’on cachait, qu’on pensait protéger ou, dont certains ont pris conscience. L’atelier a été un espace privilégié pour se découvrir, dans tous les sens du terme », poursuit Michel, qui a choisi d’être représenté dans le quartier de haute sécurité (QHS) – « la prison dans la prison » – avec Le Mythe de Sisyphe d’Albert Camus sur le visage pour souligner « le monde de l’absurde et la désignation de cette absurdité qui remet en question tout ce que l’on croit ».

Ce même QHS a servi de décor à Jeannot, revêtu d’une armure. « Je me protège du lieu avec la cotte de mailles, parce que c’est pas ma vie ici;  ma vie, elle est dehors, explique le détenu. Ici, c’est le lieu de l’enfermement dans l’enfermement », poursuit-il. « Même moi qui connais cet endroit, ça me fait réfléchir sur son sens, précise Dominique, la psychiatre mobilisée pour cette visite. Pour moi, il n’a pas de sens. Le seul que je lui vois, c’est l’horreur et l’inutilité. Qu’est-ce que ça veut dire d’enfermer des gens dans l’enfermement ? »

Mais que le QHS tant redouté ait été choisi par certains prisonniers pour y réaliser leur portrait est révélateur du travail mis en place par Christophe Loiseau. « C’est un endroit où, en principe, on ne peut pas faire de photos. Ce sont les détenus qui sont en demande d’aller dans le quartier sécuritaire. Ça veut dire qu’il faut passer une vingtaine de portes: j’avais mes assistants – quatre détenus pour porter le matériel –, et une équipe spéciale du personnel nous accompagnait. Les surveillants ont compris que le lieu de coercition maximum devient un lieu de fiction. J’ai des photos de détenus qui ont le sourire, parce que ce sont eux qui ont la main à ce moment-là », détaille le photographe qui, avec ce projet, a fait sa première expérience de la prison.

© Christophe Loiseau

Inventorier les écritures et les images

Mathieu Pernot, lui, s’est depuis longtemps intéressé à cet univers. En 2001, avec Panoptyque, il montre « comment ces lieux de détention et de surveillance ont été pensés comme des “machines à voir” dont le dispositif optique constitue un élément déterminant ». La même année, il réalise Portes, celles de cellules de plusieurs prisons françaises qui restent fermées pour « montrer les signes de la dépossession d’un corps et d’une image ». Entre 2001 et 2004, il réalise à Avignon la série Les Hurleurs, dans laquelle des hommes et des femmes, figés dans un cri, sont venus à portée de voix des cellules pour donner des nouvelles à leurs proches incarcérés.

Et en 2005, une commande du musée Carnavalet le fait entrer pour la première fois à la Santé, à Paris, où il recense les Mauvaises herbes qui poussent dans les cours de promenades abandonnées, où « elles forment avec l’architecture carcérale un étrange écosystème : elles s’y opposent comme l’ordre biologique à l’ordre institué, la force de la nature à celle de la loi ». Enfin, quand il apprend en 2014 la destruction prochaine de cette célèbre prison qui se dresse au cœur de Paris, il se dit qu’il y a quelque chose à faire.

« J’ai demandé à pouvoir, après que les détenus ont eu quitté les lieux, y accéder librement, prélever les images collées sur les murs et inventorier les écrits, explique Mathieu Pernot. J’ai passé plusieurs journées à faire ce travail très long, systématique, parce que je voulais être exhaustif. » Des images qui sont souvent « le degré zéro de la photographie, parce que c’est de la photo de magazine : des montres, des bagnoles, des équipes de foot, du porno, mais aussi des images religieuses… C’est une espèce d’enfer d’images pour moi. C’est tout ce qu’on ne verra jamais dans un musée, ça n’a strictement aucun intérêt. Ce qui en a, précisément, c’est la charge de l’histoire de leur usage: d’où viennent-elles et pourquoi se retrouvent-elles là ? »

En associant ces images aux écrits, dont il a scrupuleusement respecté la syntaxe et l’orthographe, il y décrypte un récit, « protéiforme et complètement étrange, qui me communique un sentiment de sauvagerie, de barbarie », ajoute-t-il. Parmi ceux qui nous apparaissent aussi énigmatiques que perturbants – « J’ai discéquer ton père pour mieux séduire ta mère » – surgissent ceux qu’il appelle des haïkus, mélange de poésie et de folie, « à la Artaud », souligne-t-il : « Le soir du meurtre, j’ai mangée un chewing-gum. » Une dimension qu’il retrouve dans les cartes que les détenus scotchaient sur la porte avec un trou au milieu pour l’œilleton: « Une fenêtre à double sens sur l’extérieur – et probablement une façon pour les prisonniers de voyager », propose le photographe.

© Mathieu Pernot

Exposition La Santé de Mathieu Pernot

Jusqu’au 6 janvier 2019

Centquatre-Paris (19e)

Cet article est à retrouver dans son intégralité dans Fisheye #32, en kiosque et disponible ici.