Le jeune Anders Petersen a photographié, de 1967 à 1970, les habitués du café Lehmitz, les regards et scènes de vie d’un lieu a priori commun, rendu si singulier par la sincérité de sa démarche. Une fresque sociale qui fait aujourd’hui référence. Cet article, rédigé par Christian Caujolle, est à retrouver dans notre dernier numéro.

Elle s’appelle Lily, il s’appelle Rose et ils appartiennent à la catégorie des inconnus célèbres. Simplement parce qu’ils sont les héros d’une photographie prise à Hambourg en 1969 au Café Lehmitz par Anders Petersen, puis publiée en 1978 en couverture du livre consacré par les éditions Schirmer Mosel à une aventure photographique hors norme où elle fut repérée par Tom Waits qui en fit la pochette de son album Rain dogs en 1985. Lily et Rose étaient des habitués d’un bar à bières de Hambourg où se retrouvaient habitants du quartier et beaucoup de ceux qui travaillaient dans le « quartier rouge » : prostituées, proxénètes, travestis, ouvriers et petits truands. C’est par hasard qu’en 1962 Anders Petersen, alors âgé de 18 ans, découvrit cet endroit populaire et s’y fit des amis. Lorsqu’il revint à Hambourg, en 1968 et alors qu’il avait commencé depuis un an ses études de photographie sous la houlette de Christer Strömholm – qui restera un de ses plus proches amis jusqu’à sa disparition – il retourne au Café Lehmitz, retrouve d’anciens contacts, se familiarise avec des nouveaux, s’installe là – il y vit vraiment en échange de quelques heures de baby-sitting – et photographie. 

En noir et blanc, en lumière ambiante – pas de flash qui figerait les situations et tuerait l’ambiance enfumée –, il s’immerge dans cet univers en déséquilibre où la bière coule à flots, où l’on danse, discute, flirte et se tripote, où l’on joue au flipper sur fond de musique déversée par le jukebox. Jusqu’en 1970, Anders Petersen partage sa vie entre Hambourg et Stockholm où il rentre suivre ses cours et développer ses films. En fin de parcours, il expose, épinglés au-dessus du bar, 350 tirages 24 x 30 cm et dit à tous que celui ou celle qui se reconnaît sur l’image peut emporter l’épreuve. En souvenir. Quelques semaines plus tard, il n’en restera plus qu’un : son propre portrait, pris par il ne sait qui. C’était au tout début de l’aventure, peut-être même le premier soir. « Tout d’un coup mon appareil avait disparu et j’ai vu qu’il volait de main en main. J’ai pensé que l’on était en train de me le voler et j’ai juste dit : “Photographiez-moi, c’est mon appareil !” Quelqu’un l’a fait et mon appareil s’est retrouvé entre mes mains. » 

Lorsque, en 1979, Claude Nori publia l’édition française de Café Lehmitz aux éditions Contrejour (la même année où il publie Le Voyage mexicain, 1965-1966 de Bernard Plossu), le titre s’installa immédiatement comme une référence, comme une nouvelle proposition d’aborder des réalités sociales. Avec cette tonalité grise en accord avec l’ambiance du lieu, avec une proximité sympathique aux personnages au milieu desquels il vivait et photographiait, avec, surtout, cette absence absolue de jugement, de point de vue moralisateur qu’il tenait de Christer Strömholm. Aucun voyeurisme, pas d’atermoiement, une prise directe avec une communauté vivante à laquelle le regard du photographe confère une dignité simplement évidente.

« Je suis attiré par les personnages et les personnalités un peu spéciales. Vous pouvez les trouver dans toutes les parties de la société. » Et ce n’est pas parce qu’il a photographié en prison ou à l’hôpital psychiatrique qu’il cherche à explorer les marges. C’est plutôt parce que ces milieux clos, comme le Café Lehmitz, sont des territoires d’observation particuliers. « Mon travail consiste à être vivant et à trouver la vie intérieure de tout ce que je photographie. Les envies, les rêves, les cauchemars. Ce sont les cicatrices de la vie auxquelles je me connecte. La photographie, c’est beaucoup de choses, mais pour moi, il s’agit d’être sincère et crédible. » Et d’ajouter, sur sa méthode de travail : « Je sais que pour faire de bonnes photos, je dois avoir un pied dedans et un pied dehors. Mon problème, c’est que je finis toujours par avoir les deux pieds dedans. » Alors il part, avant de revenir en gardant un pied dehors. Et il nous laisse, nous qui regardons, avec le sentiment d’être dedans, tout simplement. 

 

Cet article est à retrouver dans Fisheye #56, disponible ici.

 

© Anders Petersen, avec l’aimable autorisation de l’artiste et la Galerie Jean-Kenta Gauthier