Dans Chemical Reaction, le photographe Seba Curtis utilise des procédés techniques pour corrompre ses images de la même manière que les agents neurotoxiques abiment le corps humain. En résulte une série plastique à la beauté troublante. Cet article est à retrouver dans notre dernier numéro.

De l’agent orange utilisé par les États-Unis au cours de la guerre du Vietnam dans les années 1960 jusqu’à l’empoisonnement des opposants au gouvernement russe comme Alexei Navalny en 2020, en passant par le massacre de milliers de Kurdes à Halabja, au Kurdistan irakien en 1988, sans oublier les attentats au gaz sarin à Tokyo en 1995, ou encore l’attaque chimique perpétrée à Douma, en Syrie, en 2018, les agents neurotoxiques utilisés contre les populations civiles sont des motifs d’indignation qui n’en finissent pas d’interpeller Seba Kurtis. Surtout depuis le confinement lié à la pandémie du Covid-19 où il a vu se développer les théories du complot sur internet. « J’ai remarqué que certains de mes amis se détachaient de leurs proches et de leur famille qui n’étaient pas d’accord avec leur opinion, explique le photographe. J’ai cherché différentes approches, et les agents neurotoxiques et les armes biologiques ont commencé à retenir mon attention. J’ai donc enquêté sur les cas les plus notoires. » C’est ainsi qu’est née Chemical Reaction, une série entre mémoire et politique qui interroge « l’impunité d’actes terribles et la facilité avec laquelle nous oublions », ajoute l’artiste. 

Champ d’expérimentation 

Mais Seba Kurtis n’est pas un photographe classique, son travail sur l’image se traduit par des expérimentations plastiques et graphiques qui sont autant d’incarnations qui ne laissent pas indifférents. Les lecteurs de Fisheye se souviennent peut-être d’un portfolio publié en mars 2020 (#41) dans lequel l’artiste argentin évoquait la question de l’immigration à travers différents travaux (Paraiso, Shoebox, Drowned, Heartbeat…) qui faisaient écho, chacun à sa manière, à son parcours personnel. Pour lui, la surface photographique est à considérer comme un champ d’expérimentation. En témoignent ses premières « photographies sans appareil » qu’il réalisait à l’aide de collage d’images découpées dans des magazines. « Cette expérience m’a vraiment marqué, se souvient-il. Mon approche a toujours consisté à essayer d’éviter la souffrance ou la violence dans mes images, nous avons l’actualité pour ça. Depuis que je suis étudiant, j’ai toujours été inspiré par des gens comme Walid Raad ou Paul Graham lorsque je visitais une galerie… Ils nous ont montré des choses parfois terribles d’une manière magnifique. C’est le point de départ pour créer un dialogue avec le spectateur. » 

Pour Chemical Reaction, l’idée était de représenter la réaction chimique, comment le poison agit sur l’environnement et le corps humain. « Au début, j’ai essayé d’utiliser des agents externes (poison, acide, etc.), mais j’ai réalisé que pour avoir un impact similaire, il fallait que ce soit quelque chose qui affecte le processus d’impression de l’intérieur. J’ai essayé de nombreux types de papier sur l’imprimante à jet d’encre jusqu’à ce que je constate que le polypropylène se “battait” avec l’encre lors du processus d’impression, presque comme le corps humain avec les agents neurotoxiques. Il en résultait des dommages à l’image, certains plus subtils que d’autres selon la consistance ou la couleur du papier. Dans certains cas, l’image a complètement disparu devant mes yeux en quelques minutes », explique l’auteur. Tel un alchimiste, son travail « donne de l’espace au processus accidentel ». Dès que les photos sortent de l’imprimante, il les place sur une boîte à lumière et les photographie avant que l’image soit totalement rongée. Composée à partir d’images disponibles en ligne, comme celle de l’avion de l’armée américaine pulvérisant l’agent orange au Vietnam, Chemical Reaction fait aussi appel à la mémoire collective en mobilisant des photos connues du public. 

 

Chemical Reaction sera exposé cet été à partir du 4 août à la Village Book Gallery à Manchester. 

 

Cet article est à retrouver dans Fisheye #54, disponible ici

 

 

 

© Seba Kurtis