La fascination entre écrivains et photographes remonte aux origines du 8e art. De simple information, la littérature s’est transformée en source d’inspiration, puis en matière à fiction, pour les photographes. Dans ce dossier, plusieurs auteurs nous livrent leur éclairage, leur regard et leurs mots sur ce jeu de miroir entre lettre et image.

Écrivain, photographe, iconographe et poète, Nicolas Bouvier a marqué des générations de voyageurs. Patrick Bard, lui-même écrivain et photographe, nous explique comment l’auteur de L’Usage du monde continue de le nourrir. Cet article est à retrouver dans notre dernier numéro.

À cette question récurrente 
des portraits chinois, je réponds invariablement : L’Usage du monde du Suisse Nicolas Bouvier. Plus qu’un livre de chevet, il m’a été un révélateur des lointains. Une inspiration, aussi, avant de devenir ma boussole. Ses pages ont aiguisé – elles aiguisent encore – ma soif d’ailleurs, comme elles en assouvissent l’attente. Il me suffit d’en ouvrir les pages cornées, mille fois feuilletées. Dès les premières lignes, la lecture m’entraîne vers l’errance qui forge le bon usage du monde en une phrase devenue culte : « Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait ou vous défait. »

© Éliane Bouvier et Musée de l’Élysée, Lausanne / Fonds Nicolas Bouvier

Bourlinguer

Sans surprise, la genèse de ce chef-d’œuvre est un long périple. Aux prises avec l’appel des lointains, Nicolas Bouvier décide en 1953 d’accompagner son ami, le peintre Thierry Vernet, lequel s’en va rejoindre sa belle en Inde. Les deux compères embarquent bientôt à bord d’une improbable monture, une Fiat Topolino, qui deviendra vite l’un des protagonistes du récit. Bouvier n’a pas encore 25 ans. L’année précédente, il a rendu visite à Ella Maillart, grande bourlingueuse devant l’Éternel. Aux inquiétudes du jeune homme concernant la route Genève-Madras, elle a répondu sobrement : « Partout où des hommes vivent, un voyageur peut vivre aussi. »

Bouvier retiendra la leçon. Carnet en main, appareil photo en bandoulière, il prend la route, et la route le prend comme elle en prend bien d’autres alors, qui remettent en question le monde qui vient. Les années d’après-guerre sont celles du boom économique, de l’avènement de la société de consommation. Dans Tristes Tropiques, en 1955, Claude Lévi-Strauss, autre voyageur visionnaire (même s’il a affirmé dans l’incipit haïr les voyages et les voyageurs), écrit que cette société nouvelle ne proposera bientôt plus qu’un seul produit à consommer en masse.

Aux États-Unis, en 1951, Jack Kerouac rédige le mythique Sur la route [publié quelques années plus tard, ndlr]. La même année, en Argentine, Ernesto Guevara, alors jeune étudiant en médecine, grimpe sur une vieille Norton pétaradante. Il part à la découverte d’un continent, le sien. Bouvier est né en 1929, Kerouac en 1922, Ginsberg en 1926, Che Guevara en 1928. S’il est aussi l’héritier du Blaise Cendrars de Bourlinguer, Nicolas Bouvier s’inscrit pleinement dans son époque, porteuse d’un mouvement qui bouscule le confort dans lequel l’Occident s’est installé. Et si son intérêt pour l’écriture n’est plus à démontrer, son appétit pour l’image n’est pas moindre. Après tout, n’est-il pas parti avec Thierry Vernet dont les dessins illustreront le fameux Usage du monde, publié à compte d’auteur au retour ?

© Éliane Bouvier et Musée de l’Élysée, Lausanne / Fonds Nicolas Bouvier

Aussitôt le périple initiatique entamé, Bouvier photographie ce que rencontre tout voyageur : des paysages, lui-même, son compagnon de route. L’autre, enfin. Dès les premiers tours de roue sur l’asphalte suisse, le jeune homme de 24 ans a perçu l’incomplétude des mots et des images. Il sait ce qui l’a lancé sur les routes, ce qui l’amène à écrire et à photographier : un tourment, une intranquillité qu’il nomme « l’insuffisance centrale de l’âme ». Un manque abyssal auquel seuls peuvent répondre l’écriture, la photographie et le voyage, réunis en un acte unique qui consiste à dévorer le monde pour échapper au naufrage et à l’abîme.

Un exercice de dilution que connaît bien l’auteur de ces lignes pour avoir mille fois ressenti l’abandon, le lâcher-prise. Un exercice d’effacement qui consiste à éparpiller des morceaux de soi au gré de la route, à en abandonner des bouts comme on se dépouille de loques trop longtemps portées, à les échanger au fil des voyages contre leur poids en mots et en images, convoquant régulièrement le souvenir de « l’usage » contre « l’usure », érigeant en règle une science foutraque inventée de toutes pièces par lui-même, la « routologie ». La définition en est simple : troquer la destination contre la déambulation, à l’image de la vie elle-même. En faire une fin en soi, seule à même de conjurer la mort ou plutôt d’en accepter l’augure.

Ce texte de Patrick Bard est à retrouver dans Fisheye #34, en kiosque et disponible ici.

© Éliane Bouvier et Musée de l’Élysée, Lausanne / Fonds Nicolas Bouvier

© Patrick Bard / signatures