Le duo de photographes italiens Lavinia Parlamenti et Manfredi Pantanella a sillonné le monde à la recherche des « pays qui n’existent pas ». Un atlas de seconde zone interrogeant notre rapport aux frontières, et à l’autre. Cet article, rédigé par Sofia Fischer, est à retrouver dans notre dernier numéro.

À quoi ressemble un pays qui n’existe pas ? À deux nouveau-nés emmaillotés sur une toile cirée dans l’hôpital d’une république non reconnue ? À de la neige dans le désert, à un aéroport qui tourne à vide, à un taux de change aux dizaines de zéros ? Quels sont ses odeurs, ses héros, ses fêtes et les plats qu’on y sert ? C’est tout un voyage imaginaire que proposent Lavinia Parlamenti et Manfredi Pantanella, deux photographes indépendants italiens, dans leur Atlas des pays qui n’existent pas. Alors que le monde entier connaît une quarantaine sans fin et que resurgissent partout des élans nationalistes, le duo dresse une exploration aussi politique que poétique de l’identité nationale et des frontières. Leurs images saturées aux cadrages improbables s’alignent comme des portraits chinois des pays illégitimes, exclus : des pays dont l’indépendance n’est pas reconnue par la communauté internationale. Des territoires ayant autodéclaré leur indépendance, sans toutefois qu’elle soit reconnue par l’ONU. Car pour exister dans notre monde contemporain, un pays doit répondre au cadre strict de lois internationales fixées par la Convention de Montevideo sur les droits et les devoirs des États adoptée en 1933. Afin de se conformer à ces règles, un État doit : contrôler un territoire défini, être peuplé en permanence, être doté d’un gouvernement et être en capacité d’entrer en relation avec les autres États. C’est le cas de ces territoires qu’ont arpentés Lavinia Parlamenti et Manfredi Pantanella. Parmi les patries qui peuplent cet atlas de seconde zone, on retrouve la République de l’Artsakh, terre arménienne dans l’Azerbaïdjan actuel, le Sahara occidental, la République turque de Chypre du Nord, la Transnistrie, bande de terre à l’est de la Moldavie qui longe le fleuve Dniestr, ou la Catalogne…

Barcelone, Catalogne, TV3 Studios

L’histoire de Lavinia Parlamenti et Manfredi Pantanella en tant que binôme de travail commence dans le décor d’une autre revendication : sur la place Tahrir, en 2011, lors de la deuxième vague du printemps arabe. Les deux photographes accrochent, ils ont la même vision à la fois documentaire et poétique de la photo, le duo fonctionne bien. Lui vit entre Rome et les bois. Elle vient d’une famille italo-algérienne, d’une mère disposant d’un prénom arabe sur son passeport (Leila), et d’un prénom de baptême (Piera), car élevée par sa tante et son mari, catholiques. Lavinia a déménagé à Marseille pour apprendre le français et déchiffrer les lettres que s’échangeaient ses grands-parents. Manfredi, lui, a étudié à Paris. Tous les deux sont, comme ils le disent, « des gosses d’Erasmus et de Schengen ». Ils ont été adolescents à l’époque où internet dégondait les portes sur le monde. Lavinia, qui vit entre Rome et Marseille, passe régulièrement la frontière franco-italienne, coincée entre les Alpes et la Méditerranée. Un poste de frontière fantôme, où elle n’a jamais croisé personne. Jusqu’à la pandémie.

D’habitude, les hommes de la Police de l’air et des frontières (PAF) sont plus bas, vers les rails où ils arrêtent les migrants à bord de trains pour les renvoyer à Menton ou Vintimille dans un ballet absurde dénoncé par les ONG. Au volant de sa voiture, à l’entrée du tunnel qui sépare les deux pays, elle lit: « “All cops are borders”, en référence à l’acronyme ACAB – All cops are bastards – transformé ici en un “Tous les flics sont des frontières”. » Après Tahrir, le duo sillonne les routes de Chypre. Ils publient ROUND-ABOUT #cyprus, un travail sur l’île aux mille ronds-points, comme un écho à sa situation politique qui tourne en rond : un nord aux Turcs, un sud aux Grecs. Puis ils se mettent à travailler pour la Conifa (Confédération des associations de football indépendantes), la coupe du monde des pays non reconnus. Un tournoi de foot où s’affrontent des régions autonomes ou républiques autoproclamées en quête de reconnaissance internationale. À la tête de cette coupe mondiale des exclus et des illégitimes, il y a Per-Anders Blind, fils d’éleveur de rennes né dans le petit village de Sápmi, terre du peuple sami, qui s’étend sur les régions arctiques de la Suède, de la Norvège, de la Finlande et de la Russie. Petit, il est déraciné de sa terre natale pour emménager en Norvège par ses parents qui voulaient pour lui une vie « normale ». Il revient en sang de l’école, ne trouve pas sa place, comme s’il était de nulle part… 

à g. Girne (Kyrenia), République turque de Chypre du nord, à d.Région de Martuni, République de l’Artsakh

Dans L’Atlas des pays qui n’existent pas, ce sont des fantômes d’avenirs et de passés de guerre. Des territoires dissidents qui espèrent un jour reprendre possession des lieux. Ils représentent des conflits oubliés, des situations bancales. Alors, pour tenir et pour espérer un jour obtenir la reconnaissance des États considérés comme légitimes, ils tentent d’exister comme de vrais pays : avec des gouvernements, parfois des monnaies, des passeports, des symboles étatiques omniprésents, et des piles de paperasse. Car se rendre dans un pays « qui n’existe pas », racontent les photographes, n’est pas chose aisée. Avant de partir, il faut passer des mois à se renseigner tant bien que mal – peu de données fiables existent sur internet sur ces coins du monde. Leurs infrastructures, leurs villes et leurs villages sont souvent absents de Google Maps ou ils figurent sous d’autres noms. Il faut aussi parfois se munir de deux visas : l’un pour le pays « hôte », l’autre pour ses terres dissidentes. Ce second visa, plus compliqué, arrive parfois au dernier moment – voire à l’aéroport, le jour du départ. Il faut montrer patte blanche, convoquer les ministres, les représentants internationaux, les chefs du tourisme, et impliquer ces officiels dans le processus. « Ce sont déjà des personnes qui ont l’impression qu’on leur vole leur histoire, leur existence en tant que nation – on voulait qu’ils participent au projet et qu’ils ne se sentent pas exclus encore une fois, raconte Lavinia. C’est une question de respect pour la confiance qu’ils nous accordent. » Le processus, parfois, étonne. Très peu habitués aux touristes, beaucoup d’habitants ébahis demandent au duo italien « comment ils ont atterri là »

 

Cet article est à retrouver dans son intégralité dans Fisheye #49, disponible ici

 

à g. Marché de Smara, Sahara occidental, à d. Stepanakert, aéroport international d’Artsakh, République de l’Artsakh

République turque de Chypre

Tiraspol, hospital de la maternité, République moldave du Dniestr

à g. Sahara occidental, à d. Rabuni, Sahara occidental, Ministère des Affaires Sociales

Tifariti, territoires libérés, Sahara occidental

© Lavinia Parlamenti et Manfredi Pantanella